Chagall à Tel-Aviv - Solitude, le tableau qui a vu venir la catastrophe
1933. Hitler arrive au pouvoir, Chagall peint un Juif seul serrant la Torah devant une ville en flammes. Le tableau est aujourd'hui à Tel-Aviv - comme s'il avait toujours su où il finirait.
Il y a, au Musée d'art de Tel-Aviv, une toile devant laquelle on s'arrête sans toujours savoir pourquoi. Un homme est assis par terre, à l'écart d'une ville. Il porte le châle de prière et serre contre lui un rouleau de Torah, comme on tient un enfant. À côté de lui, une génisse blanche. Au-dessus, un ange. Et derrière, des maisons sous un ciel lourd, presque noir. La toile s'appelle Solitude. Marc Chagall l'a peinte en 1933.
La date n'est pas un détail. C'est l'année où Hitler accède au pouvoir en Allemagne.
Un peintre qui n'a jamais quitté Vitebsk
Chagall naît en 1887 à Vitebsk, dans une famille juive hassidique de l'Empire russe — l'aîné de neuf enfants, dans un foyer modeste. Il quitte très tôt cette ville de Biélorussie, vit à Saint-Pétersbourg, puis à Paris, puis de nouveau en Russie, avant de revenir en France. Mais d'une certaine manière, il n'a jamais quitté Vitebsk : toute sa vie, il en repeint les maisons de bois, les violonistes, les rabbins, les bêtes de ferme et les amoureux qui flottent au-dessus des toits.
Son style ne ressemble à aucun autre. Il l'a inventé en puisant au cubisme, au fauvisme, au surréalisme et à l'expressionnisme, puis en y versant les images du folklore et des légendes juives. Dans la plupart de ses œuvres, il combine les éléments d'un monde imaginaire avec des éléments locaux et autobiographiques : une même composition peut contenir, en même temps, des allusions à la Bible et à l'histoire juive, et des références à la réalité contemporaine. Chez lui, la gravité n'existe pas — les personnages, les animaux et les villages entiers lévitent, chacun chargé d'un sens parfois enfoui, parfois évident, toujours intime.
Solitude, ou l'alerte d'un homme qui voit venir
Solitude est une toile à l'huile peinte à Paris. C'est une œuvre dont l'imaginaire est entièrement symbolique : elle fait allusion à des événements variés de destruction et de sacrifice dans l'histoire juive. Le Juif solitaire, assis par terre, tenant les rouleaux de la Torah devant un décor de bâtiments en fumée, pourrait être le prophète Jérémie pleurant la destruction de Jérusalem — ou un Juif se lamentant sur la persécution de son peuple, en Russie ou ailleurs. Cette double lecture, biblique et contemporaine, est tout le tableau : le passé le plus ancien et le présent le plus menaçant tenus dans une seule image.
Chaque élément est un signe. La création de Solitude coïncide avec la montée des nazis au pouvoir en Allemagne, et l'œuvre est lue comme une annonce des horreurs à venir. Le magazine d'art Artsy la décrit comme l'une des toiles où, à mesure que le fascisme gagne l'Europe, la peinture de Chagall change de ton : un homme enveloppé d'un tallit, plongé dans des pensées sombres, tourne le dos à une génisse — pendant que sa ville brûle à l'arrière-plan. Dans cette grammaire d'images, la génisse blanche porte le thème du sacrifice ; le violon, motif récurrent chez Chagall, renvoie à la ville juive d'Europe de l'Est, à Vitebsk et son cortège de joies et de deuils ; et l'ange qui survole la scène figure une forme d'espoir, seul à défier la pesanteur et l'obscurité du monde.
Chagall ne pouvait pas savoir ce qui allait advenir. Mais il sentait. Juif d'Europe de l'Est, avec famille et amis dans ces pays, il ressentait fortement la montée de l'antisémitisme. Les années qui suivent lui donneront tragiquement raison : en 1934, à Varsovie, il voit l'un de ses amis agressé dans la rue pour sa religion ; en 1937, les nazis confisquent 59 de ses œuvres présentes en Allemagne pour les exposer dans la tristement célèbre exposition « Art dégénéré ». Solitude est antérieure à tout cela. C'est ce qui la rend bouleversante : elle n'illustre pas la catastrophe, elle la pressent.
Pourquoi ce tableau est à Tel-Aviv - et pas ailleurs
C'est là que l'histoire rejoint la ville. Le Musée d'art de Tel-Aviv a été fondé en 1932 — un an, donc, avant que Chagall ne peigne Solitude. Une institution juive toute jeune, dans une ville elle-même à peine plus âgée, sur une terre qui se pensait comme refuge au moment précis où l'Europe commençait à se fermer aux Juifs.
Que cette toile-là ait fini sur les murs de ce musée n'a rien d'anodin. Solitude montre un Juif chassé hors de sa ville, à la lisière, sous un ciel qui s'assombrit. Le tableau a trouvé sa place dans la première grande ville juive de l'époque moderne — celle qui se voulait précisément l'envers de la scène qu'il dépeint. L'homme du tableau est dehors ; à Tel-Aviv, il est, d'une certaine façon, rentré - et c'est Chagall qui la fait rentrer (l'oeuvre a été offerte par l'artiste à l'Etat d'Israël en 1953).
C'est tout le paradoxe que l'on emporte en sortant de la salle. On est venu voir un Chagall. On repart avec l'image d'un peuple qui a su, avant les autres, lire le ciel — et avec la ville, autour, qui est la réponse vivante à la solitude du tableau.
Sources:
- Musée d'art de Tel-Aviv (notice officielle) : https://www.tamuseum.org.il/en/collection/modern-art/
- Artsy, « Marc Chagall's Jewish Identity Was Crucial to His Best Work » (2018) : https://www.artsy.net/article/artsy-editorial-marc-chagalls-jewish-identity-crucial-best-work
- The Jerusalem Post, « Resurrecting Chagall » (2014) : https://www.jpost.com/arts-and-culture/arts/resurrecting-chagall-371543

