La fontaine Gutman : l'œuvre qui raconte Tel-Aviv, et que Tel-Aviv a déménagée

Une fontaine en mosaïque résume quatre mille ans d'histoire de Jaffa et de Tel-Aviv. Puis la ville l'a démontée pièce par pièce pour faire de la place à son musée d'histoire. L'objet-mémoire chassé par l'institution-mémoire.

À l'angle du boulevard Rothschild et de la rue Herzl, à la lisière du quartier fondateur d'Ahuzat Bayit, trois piliers de mosaïque s'élèvent au-dessus d'un bassin. C'est l'œuvre de Nahum Gutman.

La municipalité lui en avait passé commande en 1971 pour célébrer le soixantième anniversaire de la ville. Nahum Gutman avait une carrière déjà dense de mosaïste : il avait travaillé dans ce medium en Italie dans les années 1960, avant de signer le mur du bâtiment du Grand Rabbinat (1961), la fresque de la tour Shalom (1966) et la façade du nouveau gymnase Herzliya (1967).

Une ville racontée en trois piliers et 12 scènes

Le résultat tient de la fresque autant que de la fontaine : une tentative de faire entrer quatre millénaires dans trois colonnes de céramique.

La lecture de l'oeuvre se fait de gauche à droite. Le pilier de gauche raconte l'épisode biblique de Jonas, jeté par-dessus bord dans la tempête et avalé par la baleine. Le pilier central figure la ville neuve - Tel-Aviv, fondée en 1909 - avec, vers le sommet, le Gymnasium Herzliya, ce lycée hébraïque qui fut le cœur symbolique de la jeune cité. Le lycée s'élève haut et droit, comme la première vertèbre d'une ville qui ne sait pas encore qu'elle va exister. Le pilier de droite revient à l'ancien port de Jaffa, ses ouvriers sur les quais écrasés par les falaises et les bâtiments. Au dos de chaque colonne, Gutman a fait inscrire un verset : Jérémie 31, 4 ; 2 Chroniques 2, 16 ; Jonas 1, 3.

Et tout autour du bassin se déploient les images qui ont façonné l'imaginaire de Jaffa et de Tel-Aviv : Jonas dans le ventre du poisson, les cèdres du Liban acheminés pour bâtir le Temple, la légende d'Andromède, le passage de Napoléon, les visites de Montefiore et de Herzl, les premiers quartiers d'Ahuzat Bayit et de Neve Tsedek, jusqu'à la cérémonie de la déclaration d'indépendance. C'est une ville qui se raconte sa propre genèse, du mythe au fait.

Trois piliers, douze scènes, et l'impression que Nahum Gutman a voulu régler quelque chose - avec la ville, avec le temps, avec lui-même. Car le choix de l'artiste par la municipalité ne laisse rien au hasard. Né en 1898 à Telenești, dans ce qui est aujourd'hui la Moldavie, il arrive en Palestine ottomane en 1905 avec ses parents — sa famille figure parmi les membres fondateurs d'Ahuzat Bayit, la société coopérative qui lotit les dunes au nord de Jaffa et donna naissance à Tel-Aviv. Il fréquente le lycée Herzliya — celui-là même qui apparaît sur le pilier central de sa fontaine - dès 1908. Autrement dit : il a vu naître ce qu'il allait représenter, de l'intérieur, en enfant du quartier.

Il lui aura fallu 5 ans de travail pour créer son oeuvre. La fontaine de Bialik fut sa dernière grande commande monumentale connue ; il mourut quelques années plus tard, en 1980, à 82 ans.

Une fontaine qui déménage

Pendant une trentaine d'années, la fontaine n'était pas là. Elle se dressait au centre de la place Bialik, devant l'ancien hôtel de ville, au cœur historique de Tel-Aviv. Puis, en 2008, on l'a retirée.

La raison est révélatrice. L'ancien hôtel de ville devait être rénové pour accueillir le Musée de l'histoire de Tel-Aviv-Jaffa, et la fontaine de Gutman masquait sa façade. Il a donc fallu choisir entre l'œuvre qui racontait l'histoire de la ville et l'institution qui allait l'exposer. La ville a choisi l'institution : la fontaine a subi une restauration avant d'être réinstallé en 2012 à son emplacement actuel, au 3 boulevard Rothschild près du musée Nahum Gutman et de Neve Tsedek - le quartier de l'artiste.

La décision n'a pas fait l'unanimité. Selon Haaretz, un comité d'artistes et d'architectes consulté par la municipalité avait recommandé de ne pas déplacer la mosaïque. La ville est passée outre, avec l'accord de la famille Gutman. À la place de l'œuvre, on a rétabli sur la place Bialik un bassin d'eau - proche, ironie de l'histoire, de celui qui existait avant Gutman.

Une oeuvre qui change de sens

Déplacer une fontaine à Tel-Aviv est tout sauf un détail. Dans une ville où le réflexe est de démolir plutôt que de préserver, faire le choix du déménagement relève de l’exception. À l'image des maisons en bois des Templiers à Sarona, soulevées d'un bloc pour élargir les avenues, la fontaine de Gutman fait partie de ces rares structures que la municipalité a choisi de déplacer plutôt que de raser.

Ce qui est certain, c'est que le déplacement a changé le sens de l'œuvre. Place Bialik, en face du bâtiment municipal, la fontaine dialoguait avec le pouvoir. Sur Rothschild, elle s'offre désormais au tumulte des terrasses et des promeneurs. Ce passage d’un espace solennel à un quartier vibrant de modernité aurait profondément séduit Gutman, peintre éternel de l’âme de Tel-Aviv et Jaffa.

 

Nahum Gutman a dessiné Tel-Aviv toute sa vie. Sa mosaïque devant l'ancienne mairie raconte la ville comme il l'avait vue, pas comme on l'enseigne. Avram Sarfati écrit chaque vendredi sur ces versions parallèles qu'une ville accepte de garder.
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