Reuven Rubin explique Israël mieux que bien des manuels d’histoire
Reuven Rubin a peint le pays que rêvaient les pères fondateurs. Un siècle plus tard, Israël est plus divers et moins apaisé que dans ses tableaux, et c’est cette distance que mesure son musée, devant lequel on passe sans entrer.
En juin 2025, pendant la guerre des Douze Jours entre Israël et l’Iran, l’onde de choc d’un missile tombé dans une rue voisine a soufflé ses vitres du musée du peintre Reuven Rubin à Tel-Aviv, et ses toiles ont été mises à l’abri au Tel Aviv Museum of Art. Le musée a depuis rouvert, mais nombreux sont ceux qui hésitent encore à y entrer. Dire que Rubin est l’un des fondateurs de la peinture israélienne moderne ne suffit pas à éveiller leur curiosité.
Pour leur donner envie de franchir la porte, il faut passer par Chagall. Lui, tout le monde le connaît.
Fin de l’exil ou début du rêve ?
Chagall incarne l’esprit de l’exil, la galout. Son œuvre est constamment tournée vers Vitebsk (Russie), le monde de son enfance, qu’il quitte en 1922 et peint de loin toute sa vie. Son imaginaire puise dans la vie juive qu’il y a connue et dans la Bible : rabbins, violonistes, mariages, synagogues. La montée de la persécution nazie, puis la Shoah, nourrissent aussi sa peinture.
Même après son voyage de 1931 en Palestine, Chagall ne change pas de langue. Il peint des synagogues à Safed et à Jérusalem, le Mur des Lamentations, et ses dons aux institutions israéliennes prolongent ce même langage. Un thème s’y ajoute cependant : la fin du « chemin de croix » juif, l’exil qui s’achève en Israël. Les tapisseries offertes à la Knesset forment un triptyque qui raconte l’exil, de la sortie d’Égypte au village en flammes, puis son terme. Au centre, Moïse conduit le peuple vers la terre promise. À droite, les personnages bibliques ; à gauche, Jérusalem et les pionniers, présents mais pas centraux. Le héros du triptyque n’est pas le pionnier, c’est le peuple juif en marche. La mosaïque murale de la Knesset est encore plus explicite que les tapisseries : un ange de la rédemption y appelle les Juifs de la diaspora à revenir.
Comme Chagall, Reuven Rubin est né en Europe de l’Est et a étudié les arts à Paris. Mais en s’installant en Palestine mandataire, il renverse la perspective et rompt avec l’art de l’exil. Pour lui, l’arrivée des Juifs en terre d’Israël n’est pas l’aboutissement de l’exil, mais le début d’un nouveau rêve. Il écrit dans ses mémoires qu’un pays nouveau et une vie nouvelle surgissaient autour de lui. L’exil est terminé : il est temps d’imaginer le monde juif nouveau. Les paysages lumineux de Galilée remplacent alors la nostalgie du shtetl que Chagall continue de peindre.
Et son style, dit « Eretz Israël », devient l’un des actes de naissance de l’art israélien.
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Rubin assigne les places
Son œuvre suit le récit sioniste de l’époque. Un lecteur marxiste y verrait une illustration de la superstructure : l’art comme mise en images du récit national porté par les élites de son temps. Il n’aurait pas tort : Rubin peint le sionisme des pères fondateurs, avec le travail de la terre, la prééminence ashkénaze, la construction collective et la coexistence avec les Arabes.
Le triptyque First Fruits (188 × 406 cm, 1923), peint dès sa première année en Palestine, donne la hiérarchie de ce monde en toutes lettres. Au centre, un paysan athlétique porte une pastèque sur le dos, emblème du pionnier, ce « Juif nouveau », près d’une femme qui évoque une déesse de la fertilité. Dans ce même panneau, un couple yéménite, qui figure les Juifs d’Orient fidèles à une piété ancienne, participe à la construction du pays, mais à un rang inférieur à celui du pionnier européen. Quant aux Arabes, relégués aux deux panneaux latéraux, ils font partie du paysage et restent à l’écart du récit national. Rubin ne met personne dehors : il assigne des places.
Tel-Aviv dans les dunes, Jérusalem à table
Le récit sioniste s’incarne aussi dans la série que Rubin consacre aux débuts de Tel-Aviv. Les premières toiles montrent une ville encore fragile, surgie du sable : quelques maisons parmi les dunes (Tel-Aviv, 1923 ; Open Window, 1923), le Gymnasia, première école hébraïque des temps modernes, et un coquillage qui rappelle le tirage au sort des parcelles entre les soixante-six premières familles juives (Rothschild Boulevard, 1924). Viennent ensuite les symboles de modernité : le château d’eau (Balfour Street, 1924), le pylône électrique (Tel-Aviv Seashore, 1924), le port de Jaffa (Old Jaffa Port, 1928), puis la mer et un bateau d’immigrants (Yona Hanavi Street, 1928). Ensemble, ces toiles composent l’image d’un monde juif enfin apaisé et donnent forme aux idées de Herzl dans L’État juif et Altneuland.
Selon le musée, Rubin n’a peint Tel-Aviv que dans les années 1920, émerveillé par le « miracle » d’une ville hébraïque sortie des dunes. En la documentant, il se sentait l’un de ses bâtisseurs. Quand la ville est devenue une métropole, il a quitté ses rues pour les oliveraies et les villages arabes de Galilée, et pour la route de Jérusalem.
Sa Jérusalem, contrairement à celle de Chagall, n’est plus un rêve mais une réalité. Dans First Seder in Jerusalem (1950), la vieille ville se tient en arrière-plan et les convives sont attablés pour Pessah. Là où les Juifs de la diaspora concluaient par « l’an prochain à Jérusalem », Rubin installe au centre de la table un soldat juif. L’an prochain, c’est maintenant.
Rubin, miroir inversé de la société israélienne contemporaine
De ce sionisme que Rubin met en images, il ne reste presque rien. La mémoire européenne qu’il portait est devenue lointaine pour des artistes nés en Israël, dont le sujet est la société israélienne contemporaine. Quand l’artiste David Duvshani, né à Tel-Aviv en 1991, revient sur son enfance, il peint la guerre, des personnages politiques, des tanks et des attentats. Tout le contraire d’un monde apaisé.
La hiérarchie des personnages a elle aussi changé. Un siècle plus tard, les Juifs mizrahi sont au cœur de la culture, de l’armée et de la vie politique israéliennes. Ceux que Rubin cantonnait au second rang du panneau central tiennent désormais le premier rôle, et l’imaginaire ashkénaze du triptyque a perdu son monopole.
Chagall peignait un monde diasporique englouti par la Shoah, puis le retour des derniers exilés vers la terre d’Israël, mais il restait sur le seuil, figé dans son esprit de galout. Rubin, lui, passe de l’autre côté et imagine la vie juive après l’exil. Il magnifie un Israël idyllique, conforme à l’image que s’en faisaient les pères fondateurs. Nombre d’artistes israéliens contemporains peignent, eux, le pays tel qu’il est, et la réalité est souvent bien éloignée de cet idéal.
Peu importe que le langage pictural de Rubin, souvent jugé naïf, voire enfantin, séduise ou déplaise. Sa peinture mesure mieux que bien des manuels d’histoire la distance entre le rêve fondateur et la réalité contemporaine. C’est pour cela qu’il faut franchir la porte du musée qui porte son nom.
Sources
- Rubin, Carmela. Dreamland: Reuven Rubin and his Encounter with the Land of Israel in his Paintings of the 1920s and 1930s. Tel-Aviv : Tel Aviv Museum of Art, 2006. 246 p. ISBN 965-7161-48-7. Catalogue de l’exposition de novembre 2006 à février 2007 ; édition anglais-hébreu d’après la notice de bibliothèque. Notice
- Bennett Tucker, « Reuven Rubin, “Palestine’s Gauguin”, 100 years on », Tel Aviv Review of Books, 2024
- Leebhoff, Marti. « Modern Art by Jews Was Neither a Rebellion nor a Revolution: A Comparison Study of Artists Marc Chagall and Reuven Rubin », 2013
- Rubin, Reuven. First Fruits, 1923. Huile sur toile, 188 × 406 cm. Jérusalem, Israel Museum, en dépôt du Rubin Museum de Tel-Aviv, inv. L-B10.0011. Notice du musée
