Tel-Aviv : dix choses à faire que les guides oublient

Le format du "top dix" suppose qu'on classe, qu'on hiérarchise, qu'on aille vite. C'est exactement ce que Tel-Aviv supporte le moins. Voici dix choses à faire dans la Ville Blanche - dix portes d'entrée, pas un palmarès - qui demandent surtout qu'on leur accorde le temps qu'elles méritent. Lues dans l'ordre, elles font une journée bien remplie. Lues à la carte, elles donnent des raisons d'y revenir.

1. Un café botz en terrasse

Arrivé avec les habitudes de café du monde ottoman et méditerranéen oriental — Balkans, Turquie, Levant, Afrique du Nord — le botz s’est imposé en Israël comme un café de comptoir, simple et direct. Il demeure aujourd’hui un marqueur discret : il distingue souvent le client de passage de celui qui connaît les usages d'un quartier. Dans certaines houmoussiot, on ne sert même que cela en guise de café. C’est généralement bon signe : une maison qui ne triche pas sur le café a rarement intérêt à tricher sur le reste du menu.

2. Marcher sur le boulevard Rothschild à six heures du matin

Rothschild fait partie du tracé original d'Ahuzat Bayit, le quartier fondé en 1909 qui deviendra Tel-Aviv. Plus d'un siècle plus tard, c'est devenu le boulevard le plus dense de la ville : façades Bauhaus restaurées, sièges de banques, terrasses qui se remplissent dès l'ouverture. À neuf heures, on s'y fraie un chemin entre les poussettes, les vélos électriques et les files d'attente des cafés. À six, l'allée centrale - bancs, kiosques, pelouse - appartient presque exclusivement aux promeneurs de chiens et aux coureurs.

C'est l'heure où les façades se voient enfin sans la foule devant : balcons arrondis, garde-corps en fer travaillé, et parfois un bâtiment encore en échafaudage, pris dans une rénovation qui s'étire depuis des années. Le boulevard sans son trafic révèle son plan d'origine - une avenue large, pensée pour la promenade, que la circulation a fini par confisquer.

3. Traverser le Shouk HaCarmel un vendredi à midi

Le vendredi est le jour de pointe du shouk HaCarmel: la ville fait ses courses avant que tout ne s'arrête pour Shabbat, et le marché tourne à plein régime jusqu'à sa fermeture en milieu d'après-midi. C'est aussi le seul moment de la semaine où les Telaviviens y vont davantage que les touristes - la même rue qui paraît surjouée le mardi devient simplement utilitaire le vendredi.

Le bon créneau se situe entre onze heures et treize heures : l'urgence est lisible sur les visages, les commerçants commencent à brader ce qui ne survivra pas au samedi, et l'odeur des épices se mélange à celle de la challah qu'on transporte dans des sacs en papier.

4. Manger un boureka chez Puni, rue Allenby

Le boureka est un héritage de l'Empire ottoman : pâte feuilletée, garniture salée, apportée à Tel-Aviv par les communautés juives des Balkans et de Turquie au début du XXe siècle. Au 32 de la rue Allenby, la boulangerie Puni en a fait sa spécialité depuis près d'un siècle - une histoire elle-même décalée : ce sont des immigrants polonais qui ont ajouté le boureka à leur carte pour s'adapter à un quartier alors majoritairement balkanique.

Leur version au fromage, garnie de kashkaval - un fromage de brebis venu des Balkans - se distingue par une pâte yufka travaillée en dizaines de fines couches, plus craquante que la plupart des versions servies ailleurs en ville. Un en-cas, pas un plat : ça se mange debout, en marchant.

5. Écouter du jazz à Beit Haamudim

Beit Haamudim, "la maison des colonnes" en hébreu, occupait depuis 2011 un bâtiment de 1925 dessiné par l'architecte Yehuda Magidovich, rue Rambam, dans le quartier Nahalat Binyamin. Le club a été classé en 2015 parmi les onze meilleurs clubs de jazz au monde par Business Insider, puis distingué plusieurs années consécutives par le magazine américain DownBeat, seul lieu israélien à figurer dans son International Jazz Venue Guide. Une petite salle de quarante places, sept concerts par semaine, et la majorité de la scène jazz israélienne contemporaine qui y est passée à un moment ou un autre.

Le club a fermé son emplacement historique en mai 2025 pour cause de rénovation profonde du bâtiment. À l'heure où nous écrivons, sa réouverture - sur le même site ou ailleurs - n'a pas encore été annoncée. À vérifier avant de prévoir une soirée.

6. Une heure au Musée d'art - pas trois

Le Musée d'art de Tel-Aviv abrite l'une des plus belles collections du Moyen-Orient :la collection d'art moderne mêle Chagall, Modigliani, Cézanne, Pissarro, Picasso et Klimt dans les mêmes salles.

Mais voici une suggestion contre-intuitive : limitez la visite à soixante minutes. Le musée est conçu pour épuiser - longues galeries, salles annexes, expositions temporaires - et la fatigue gomme ce qu'on est venu voir. Une heure ciblée, deux ou trois salles, suffit à garder un souvenir net plutôt qu'un brouillard culturel.

7. Aller à Jaffa après dix-huit heures

Jaffa a deux visages. Celui de onze heures du matin, quand les bus de croisière déversent leurs passagers en visite guidée ; et celui de dix-neuf heures, quand les mêmes bus sont repartis et que le port se vide.

À cette seconde heure, la vieille ville se rend praticable : les ruelles, le port, l'église Saint-Pierre, le marché aux puces qui ferme - tout se traverse sans avoir à s'effacer pour laisser passer un groupe. La lumière, plus rasante, change aussi ce qu'on voit. Pour ma part, c'est la seule heure à laquelle Jaffa mérite vraiment son détour.

8. Parcourir le marché Nahalat Binyamin un mardi ou un vendredi

À deux pas du Shouk HaCarmel, le marché Nahalat Binyamin n'a rien à voir avec lui : pas de fruits, pas d'épices, seulement de l'artisanat. Deux cents créateurs, sélectionnés par un comité d'admission, y exposent bijoux, céramiques et pièces textiles, uniquement le mardi et le vendredi de dix heures à dix-sept heures. C'est le seul marché de la ville où l'on n'achète rien qui se mange.

9. Un coucher de soleil depuis le port de Jaffa

Tel-Aviv est une ville orientée ouest : ses fondateurs l'ont construite face à la mer, et son point d'orgue quotidien est le coucher de soleil. À Jaffa, l'effet est plus marqué qu'ailleurs - la promontoire rocheux du vieux port, les digues, la silhouette de Tel-Aviv qui se découpe au nord, tout converge pour faire de la fin de journée un moment qui n'a besoin de personne pour exister.

Le meilleur poste d'observation est le jardin Hapisga, le parc qui surplombe le port à l'extrémité sud de la vieille ville. Quinze minutes avant le crépuscule, c'est plein ; cinq minutes après, c'est presque vide. C'est l'un des rares moments où Tel-Aviv ne demande qu'à être regardée, sans rien proposer en retour.

10. Rentrer à pied par la Tayelet

La Tayelet, c'est la promenade de bord de mer qui longe la Méditerranée du sud au nord - du port de Jaffa au port nouveau de Tel-Aviv. Soit environ huit kilomètres, qui se font en une heure à pied tranquille.

C'est la manière la plus complète de comprendre la géographie de la ville. On part de Jaffa, le quartier le plus ancien, on longe Charles Clore Park au pied de Neve Tzedek, puis les plages du centre - Jérusalem, Bograshov, Frishman, Gordon - avant d'atteindre la marina et, plus au nord, le quartier des grands hôtels et le port rénové de Tel-Aviv. Chaque section est une époque différente de la ville : la ville arabe, la ville Bauhaus, la ville touristique, la ville récente. Faite dans ce sens, du sud vers le nord, la promenade raconte la chronologie de la ville.


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