Visiter Jaffa en un jour : le parcours complet

Le carnet de marche. Le parcours part de la tour de l'horloge, sur la rue Yefet et se termine par le marché aux puces. Comptez deux heures trente de marche, une demi-journée si vous vous arrêtez lire les plaques et boire un café. La lumière est meilleure tôt le matin ou en fin d'après-midi, et la chaleur plus clémente. Un détail qui compte pour le choix du jour : contrairement au reste de Tel-Aviv qui ferme le samedi, Jaffa, quartier mixte, reste vivante pendant le Shabbat. C'est souvent le seul endroit où marcher ce jour-là.

Nos parcours ne s'arrêtent pas à Jaffa. Tous les quinze jours, Le Cercle vous emmène marcher un autre morceau de Tel-Aviv et de sa côte, l'œil armé pour voir ce que les autres traversent sans remarquer.
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Avec ses remparts, ses ruelles étroites et ses maisons de pierre, Jaffa donne l’impression d’une cité antique préservée. Cette image est pourtant trompeuse : une grande partie de la vieille ville a été détruite par les forces britanniques en 1936, lors de la révolte arabe. Ce que vous allez admirer aujourd'hui comme étant très ancien ne l'est donc pas tant que ça.

Ce parcours ne cherche pas à vous faire cocher des cases. Il vous fait marcher dans une ville où chaque pierre appartient à quelqu'un d'autre - et où personne n'a jamais tout à fait effacé l'occupant précédent. L'intérêt de Jaffa n'est pas dans ce qu'elle montre, mais dans ce que chaque pouvoir a choisi d'y garder. On marche pour lire ça.

Station 1 - La tour de l'horloge

Point de départ logique, sur Yefet Street. C’est le symbole de la ville de Jaffa. Elle fait partie des sept tours de ce type érigées en Palestin ottomane (1516-1917), sur la centaine que comptait l'empire.  Les autres se trouvent à Safed, Acre (Akko), Nazareth, Haïfa, Naplouse et Jérusalem, mais cette dernière a été détruite. Construite en 1900, elle fût restaurée dans les années 60: nouvelles horloges, fenêtres en mosaïques colorées conçues par un artiste israélien représentant l'histoire de Jaffa.

Regardez la plaque. Elle honore aujourd'hui les combattants israéliens tombés en 1948. Un monument ottoman, une mémoire israélienne : deux couches sur un seul édifice, sans que la seconde ait effacé la première. Vous venez de voir, en miniature, ce que fait Jaffa tout entière. Le reste du parcours ne fera que décliner ce principe.

Que dire de plus sur cette horloge? Rien.

Station 2 - La boulangerie Hasan Basha

Petite devinette avant d'y arriver : quel est le fruit le plus célèbre de Jaffa ? L'orange, le pomélo, ou la pastèque ?

Si vous avez répondu l'orange, vous avez raison - et vous avez droit à une récompense. Tous les guides touristiques évoquent la célèbre boulangerie Abulafia, qu'il faudrait "absoluuuument" essayer. La vraie pépite se trouve dans une petite rue à côté : la pâtisserie Hasan Basha (Beith Eshel St. 1), où les locaux - les Palestiniens de Jaffa - viennent déguster le knafeh, gâteau au fromage moyen-oriental. Si vous n'êtes pas diabétique, c'est une fameuse expérience.

Sur l'orange de Jaffa, qui a fait la réputation économique de la région → Tout sur l'orange de Jaffa

Station 3 - L'oranger suspendu

Direction le quartier des artistes, jusqu'à HaTsorfim 2. Là pousse un oranger vivant, suspendu à un mètre du sol dans un pot de terre cuite irrigué en goutte-à-goutte - œuvre de l'artiste israélien Ran Morin, achevée en 1993. Selon l'interprétation de l'artiste, son oeuvre amène à nous interroger sur le sens à donner à notre vie sans nos racines.

Station 4 - La porte de Ramsès II

A quelques dizaines de mètres de l'oranger suspendu se trouve la porte Ramses II. C'est ici que se trouve la strate la plus profonde de toute la ville. Des fouilles archéologiques ont mis au jour les restes d’une porte monumentale appartenant à une fortification égyptienne datant du règne de Ramsès II (1279–1213 av. J.-C.). C'est le plus ancien site archéologique de Jaffa. Cette ancienne porte d'entrée de la ville est la preuve directe de la présence égyptienne dans la ville et remonte à une époque où l’Égypte exerçait une influence importante sur le Levant, notamment sur la région de Canaan, dont Jaffa faisait partie. À l’époque, Jaffa était un port stratégique sur la côte méditerranéenne, utilisé par les Égyptiens pour contrôler la région et assurer leurs routes commerciales et militaires vers le nord (Canaan, Syrie, etc.). Ramsès II, connu pour ses nombreuses campagnes militaires et ses constructions monumentales, y aurait donc établi une forteresse ou un poste avancé.

Ce que vous voyez est une reconstitution moderne ; les fragments d'origine, eux, sont au musée de Jaffa. Sur ces fragments, l'archéologue Aaron Burke a lu une inscription qui résume la fonction de l'édifice mieux qu'un long discours : la porte disait à quiconque entrait, ici, c'est l'Égypte.

Si cette idée d'une ville qui n'a jamais fini de se reconstruire vous retient, elle mérite qu'on s'y attarde vraiment.

Station 5 - L'église Saint-Pierre

Sur Qedumim Square, impossible de manquer la façade rouge de l'église Saint-Pierre, le bâtiment le plus visible de Jaffa depuis la mer. Les franciscains se sont installés ici dès 1252, dans un couvent bâti par Louis IX de France pendant les croisades ; une statue du roi se tient encore dans la cour. L'église actuelle, financée par l'Espagne, est beaucoup plus tardive, mais ce ne sont pas ses pierres qui retiennent l'historien.

Ce sont les ruines de la citadelle médiévale, juste à côté. C'est là que Napoléon Bonaparte a passé ses nuits en 1799, pendant le siège de Jaffa, avant que sa campagne d'Égypte et de Syrie ne tourne court un peu plus au nord. Peu de villes peuvent se vanter d'avoir logé un empereur dans les ruines d'une forteresse croisée bâtie sur les restes d'un fort égyptien. Jaffa, si.

Ce que Bonaparte a vraiment laissé à Jaffa, et ce que la peinture en a fait, se raconte en détail à part.

Station 6 - Le parc Abrasha et les jardins Hapisga

Montez maintenant vers le parc Abrasha et les jardins de Hapisga, au sommet de la colline. C'est d'ici qu'on a la plus belle vue sur la skyline de Tel-Aviv, et tout le monde s'y arrête pour la photo. Presque personne ne sait qu'il la prend debout sur les gravats de 1936 : une partie des décombres de l'opération Anchor (démolition de la ville par les britanniques) a été déversée ici, puis recouverte de terre pour faire ce belvédère. La ville moderne de Tel-Aviv s'admire ainsi sur les ruines de Jaffa.

Une sculpture en pierre de Galilée y représente trois épisodes bibliques : le songe de Jacob, le sacrifice d'Isaac, la chute de Jéricho.

Jéricho fut la première ville conquise par Joshua (Josué, qui avait été désigné par Moise à sa mort pour conduire le peuple hébreu vers la terre promise). Lorsque les enfants d'Israël arrivèrent devant la ville de Jéricho les portes se fermèrent, les habitants ne voulaient pas du peuple hébreu. Une voix céleste dit à Yoshua "faites le tour de la ville, faites le une fois pendant 6 jours, le septième jour vous le ferez 7 fois et 7 sacrificateurs sonneront le chofar" Ils firent comme demandé et le septième jour, ils firent 7 fois le tour,  7 personnes sonnèrent le chofar et la muraille de Jéricho s'écroula, laissant ainsi la libre entrée aux Hébreux.

Station 7 - Le pont des Vœux

Les signes du zodiaque sont disséminés autour de vous si vous prenez le temps de les observer : sur le pont près des jardins Hapisga, sur une mosaïque adjacente, sur la fontaine de la place Kedumim. Belle illustration du côté symbolique de la ville, où chaque détail a été pensé pour raconter une histoire.

Station 8 - La maison de Simon le Tanneur et le rocher d'Andromède

La maison de Simon le Tanneur (Shim'on Ha'bursekai St 8) est un lieu sacré pour le christianisme. Selon la tradition, Shimon le tanneur a accueilli ici Pierre, l'apôtre de Jésus, lors de ses voyages en Terre d'Israël. Pendant ce séjour, Pierre a fait un rêve. Pierre interprète ce rêve comme la permission divine de répandre le christianisme non seulement parmi les Juifs, mais aussi parmi les païens romains. Il s'agit d'un tournant historique dans le processus de démocratisation du christianisme.

Sur la digue du vieux port, juste en dessous, émerge un amas de rochers sombres dont le plus gros porte un nom - Andromède, attaché là, selon la mythologie grecque, en offrande à un monstre marin avant l'intervention de Persée. Voici son histoire.

Le roi de Jaffa avait une fille très belle. Son épouse, la reine Cassiopée, se vantait que sa fille et elle étaient plus belles que les sirènes, ce qui provoqua la colère des ces dernières, les obligeant à faire appel à Poséidon, dieu de la mer, pour les punir. Poséidon décida d’envoyer un déluge d'eau et un monstre marin pour détruire les terres des Philistins et Jaffa. Le roi, après consultation avec l'oracle et sous pression par les habitants de Jaffa, décida de sacrifier sa fille Andromède au monstre, avec l'espoir d'apaiser la colère de Poséidon. La belle Andromède fût attachée à la roche par de grosses chaînes. Persée, le fils de Zeus - le chef des dieux- était de passage dans la région. Il vit Andromède et en tomba follement amoureux. Il conclut un accord avec le roi et la reine. Il pourrait épouser Andromède s’il arrivait à vaincre le monstre. Les souverains acceptèrent. Persée trancha la tête du monstre et épousa Andromède.

Station 9 (bonus) - La fontaine Jonas et la baleine

Si vous n'avez rien d'autre à faire de la journée, faites un petit détour vers la fontaine de Jonas (Louis Pasteur St 4). encore une preuve que Jaffa est saturée de symboles bibliques. D'après le récit biblique, c’est de Jaffa que Jonas partit lorsqu’il essaya de fuir l’appel du Seigneur lui enjoignant d’aller prêcher le repentir aux habitants de Ninveh. Le bateau de Jonas aurait alors été pris dans une tempête et ce dernier serait passé par-dessus bord. Il aurait ensuite été avalé par un poisson géant dans le ventre duquel il aurait séjourné pendant trois jours.

Station 10 - Le marché aux puces, Shuk HaPishpeshim

Dernière étape. Trois marchés en un : la brocante de rue sur Olei Tzion, où l'on trouve un peu de tout et surtout de rien ; les boutiques d'antiquaires dans les ruelles adjacentes, dont les propriétaires connaissent la valeur de ce qu'ils vendent ; le marché couvert qui attire les touristes. Il fonctionne en semaine, du dimanche au jeudi, avec une fermeture anticipée le vendredi avant l'entrée du Shabbat - et tourne au ralenti le samedi, pendant que les bars et restaurants alentour ouvrent pour la soirée. C'est ici que vous pourrez négocier le prix d'un  petit souvenir comme par exemple le fameux shesh besh (bagammon), jeu très célèbre en Israël.

Vous avez marché une ville dont chaque occupant a laissé exactement ce qu'il voulait qu'on retienne de lui. Les Égyptiens, une porte. Les Croisés, une citadelle où un empereur est venu dormir sans rien y bâtir. Les Ottomans, une tour. Les Britanniques, des trous comblés sous un belvédère. Israël, un quartier d'artistes posé sur les ruines d'un quartier arabe en partie vidé. Aucune de ces strates n'est plus vraie que les autres. Jaffa n'est pas une ville qu'on visite pour ce qu'elle fut : c'est une ville où l'on regarde, à ciel ouvert, comment on décide de ce qu'on garde.

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