Les Pestiférés de Jaffa, ou comment effacer un massacre avec un pinceau

En 1799, Napoléon fait exécuter trois mille prisonniers sur les plages de Jaffa. Cinq ans plus tard, un tableau de sept mètres au Louvre raconte autre chose : un général magnanime au chevet de ses soldats pestiférés. Antoine-Jean Gros a peint l'un des deux épisodes - pas l'autre.

Au cours de sa campagne d'Égypte, Napoléon et son armée assiègent la ville de Jaffa. Après plusieurs jours de siège, Bonaparte envoie un émissaire demander la reddition des Ottomans retranchés dans la ville. Pour toute réponse, l'émissaire est décapité, sa tête brandie au sommet des remparts. L'assaut est ordonné.

La prise de la ville est brutale. Une division française découvre par hasard un souterrain et se retrouve au cœur de la ville ; une autre perce la muraille à coups d'artillerie. Les combats sont au corps à corps. Quand Jaffa tombe, le 7 mars 1799, Bonaparte fait exécuter les trois mille prisonniers ottomans — des hommes dont il ne sait que faire.

La chute de la ville s'accompagne d'une épidémie de peste bubonique qui commence à décimer l'armée française. Quatre jours après l'assaut, Bonaparte visite le lazaret où ses soldats agonisent. C'est cette scène qu'Antoine-Jean Gros choisit de peindre — un tableau de sept mètres sur cinq, exposé au Salon de Paris en 1804, aujourd'hui au Louvre. Le massacre des trois mille prisonniers n'y figure pas.

La scène

La scène se déroule dans une cour de mosquée reconvertie en hôpital militaire. On voit des arcades, un minaret, un drapeau français démesuré flottant sur les murailles de la ville en arrière-plan.

Au centre du tableau, le général avance sa main gauche dégantée vers le bubon d’un soldat debout, à demi vêtu d’un drap. Derrière lui, Desgenettes - reconnu comme le médecin en chef de l’armée - surveille le geste. Un aide cherche à retenir la main de Bonaparte. Deux officiers en arrière-plan se détournent : l’un se protège la bouche avec son mouchoir, l’autre s’éloigne.

Le peintre magnifie ainsi le courage de Napoléon qui avance au milieu des soldats contaminés et touche même les plaies de l'un d'entre eux. Son geste n’a rien d’anodin dans sa grammaire visuelle. Il reproduit le rite thaumaturgique des rois capétiens : depuis le XIe siècle, les souverains de France touchaient les écrouelles - abcès ganglionnaires d’origine tuberculeuse - en prononçant la formule Le roi te touche, Dieu te guérit. Gros peint Bonaparte en roi avant même qu’il le soit devenu officiellement : le tableau est exposé en septembre 1804, le sacre a lieu en décembre. La chronologie n’est pas un hasard.

Desgenettes lui-même atteste la visite du 11 mars - mais les faits diffèrent de leur version peinte. Il rapporte que Bonaparte, dans une chambre étroite et encombrée, aida à porter le cadavre d’un soldat dont les habits en lambeaux étaient souillés par l’ouverture spontanée d’un bubon. Geste moins glorieux, médicalement plus risqué - et, pour cette raison précisément, inutilisable.

Autour de Bonaparte

À gauche, dans la pénombre, un homme en habit oriental distribue du pain, assisté d’un serviteur portant un panier ; derrière eux, deux hommes en livrée sombre transportent un brancard.

À droite de Bonaparte, d’autres scènes médicales s’accumulent. Un vieux praticien incise un bubon pour en faire écouler le pus - geste inchangé depuis le Moyen Âge, médicalement inefficace, qui affaiblit le malade davantage qu’il ne le soigne. Un soldat aveugle, atteint d’ophtalmie en plus de la peste - les Français souffrent massivement des yeux depuis leur arrivée en Égypte en juillet 1798, sous l’effet du sable et de la lumière -, avance à tâtons le long d’une colonne. Au premier plan, un médecin agonise sur les genoux d’un malade - le tableau dans le tableau. Ce personnage porterait les traits de Masclet ou de Saint-Ours, deux proches de Gros ; ni l’un ni l’autre n’était à Jaffa.

Un tableau qui efface ce qu’il commémore

Ce n’est pas Gros qui a choisi son sujet : c’est Napoléon qui a commandé le tableau. La propagande commence avant le premier coup de pinceau.

Le résultat est au Louvre depuis deux siècles. On y voit un général magnanime au milieu de ses soldats mourants. On n’y voit pas les trois mille prisonniers exécutés quatre jours plus tôt sur les plages de Jaffa. C’est peut-être la définition la plus simple de ce que peut faire un tableau : décider ce qui mérite de rester.

Sources

Chaque vendredi, Avram Sarfati écrit depuis Tel-Aviv: son architecture, ses musées, ce que l'art dit d'une ville en construction permanente.
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