Bauhaus, nazis et Tel-Aviv : ce que les murs ont gardé pour eux

L'accord Haavara, signé en 1933 entre le mouvement sioniste et le régime nazi, a permis à 60 000 Juifs allemands de fuir vers la Palestine. Il a aussi laissé des traces dans les murs de Tel-Aviv — littéralement.

En rénovant des vieux bâtiments de Tel-Aviv construits dans les années 30, on remarque que pas mal de matériaux de construction, comme le carrelage, le bois ou même le verre, sont estampillés « Made in Germany ». Ce qui est assez surprenant puisque l'Allemagne était nazie à cette époque.

Un carreau de faïence peut raconter un accord secret entre sionistes et nazis. Tel-Aviv est une ville où les murs ont une mémoire que les guides ne lisent pas. Avram Sarfati la lit chaque vendredi. → Rejoindre Le Cercle (gratuit)

L'explication se trouve dans un accord passé entre le régime nazi et le mouvement sioniste. En 1933, deux problèmes cherchent en effet une solution. Le régime nazi veut se débarrasser de ses Juifs tout en brisant le boycott international qui étouffe ses exportations. L'Agence juive, structure de liaison entre le mouvement sioniste et les autorités britanniques du Mandat, veut faire sortir le plus grand nombre de Juifs d'Allemagne et financer la construction d'un futur État. Chacun a quelque chose que l'autre veut. Haïm Arlozorov, directeur du département politique de l'Agence juive, en tire la conclusion logique - et désagréable.

L'accord Haavara: un pacte avec le diable

En 1933, un accord est signé entre le mouvement sioniste, la Banque Anglo-Palestine - qui deviendra plus tard la Banque Leumi - et le gouvernement nazi. Son fonctionnement est précis : les lois antisémites contraignent les Juifs à céder leurs biens - commerces, immeubles, usines - à des prix bradés. Le produit de ces ventes forcées est déposé dans des comptes bloqués gérés par deux sociétés fiduciaires - la Paltreu à Berlin, la Haavara Ltd. à Tel-Aviv. Ces fonds ne sortent jamais d'Allemagne en espèces : des importateurs palestiniens les utilisent pour acheter des marchandises allemandes, expédiées en Palestine et revendues sur place. Le produit de cette revente est partiellement reversé aux émigrés, tandis qu'une autre part est conservée par le mouvement sioniste pour contribuer à la construction de l'État juif. C'est ainsi que des marchandises « Made in Germany » - matériaux de construction, carrelage, bois, verre - ont fini dans les murs de Tel-Aviv.

L'accord présente un avantage décisif : le capital de 1 000 livres palestiniennes exigé par les autorités britanniques à l'entrée en Palestine n'a pas besoin d'être apporté personnellement par l'émigrant - il est financé par les revenus du mécanisme de transfert lui-même. Le Haavara ouvre ainsi la porte à des Juifs qui n'auraient pas pu émigrer par leurs propres moyens. Sur les quelque 500 000 Juifs allemands de 1933, environ 60 000 en bénéficieront jusqu'en 1939.

La Ville blanche et ses architectes

L'accord Haavara n'a pas spécifiquement vocation à sauver des architectes. Mais la fermeture du Bauhaus par les nazis en 1933 précipite un exode qui coïncide avec lui. Arieh Sharon, Munio Gitai-Weinraub, Erich Mendelsohn, Genia Averbuch - tous se retrouvent à Tel-Aviv, dans une ville jeune, sans tradition architecturale établie, avec des commanditaires qui connaissent déjà le style. La Ville blanche naît de cette conjonction. Elle est inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2003.

Une controverse qui ne finit pas

L’accord divisa profondément le mouvement sioniste et les communautés juives de l'époque, en particulier ceux qui soutenaient le boycott complet de l'Allemagne nazie, comme le Congrès Juif Mondial. Les sionistes révisionnistes emmenés par leur chef Zeev Jabotinsky y étaient farouchement opposés.

Dans ses Mémoires, David Ben Gourion relate la charge virulente de la presse révisionniste de l’époque à l’encontre d’Arlosoroff : « Le Dr. Arlosoroff propose de mettre fin au boycott et de s’entendre avec Hitler au sujet d’un transfert de capitaux. C’est très grave. Un tel accord, souhaité par Arlozoroff et son ami Ben Gourion, correspond à un accord entre Staline et Hitler. L’opinion juive dans le Pays et à l’étranger accueillera l’alliance tripartite Staline-Hitler-Ben Gourion avec mépris. Il n’y aura pas de pardon pour ceux qui ont vendu la dignité de leur peuple aux pores antisémites sus les regards de l’humanité civilisée. Le peuple juif a toujours su apprécier à leur juste valeur ceux qui ont vendu son honneur et sa dignité. Aujourd’hui aussi, il sauré réagir contre cette infamie qui s’étale publiquement aux yeux du monde entier. » (David Ben Gourion Mémoires : Israël avant Israël, Grasset, 1971, p. 452).

Ses défenseurs répondaient qu'aucune posture morale ne valait une vie sauvée. L'accord suscite des controverses si vives que son initiateur, Haïm Arlozorov, sera assassiné deux jours après son retour d'Allemagne.

Et le malaise ne meurt pas avec Arlozorov. Il se retrouve notamment dans une lettre adressée par Gershon Scholem à Hannah Arendt qui marqua le début de la rupture entre les deux penseurs : "Je sais, dit Scholem, et je crois que chacun d’entre nous y ayant réfléchi sais que le problème du transfert était un grand dilemme moral. (…). Je crois que depuis, l’expérience a montré que chacun d’entre nous, dans la même situation, aurait dû agir comme l’a fait l’Organisation sioniste, et que la seule chose que l’on puisse regretter est que dans un monde dépravé l’on ait pas faut plus grand usage, et un usage plus insistant, de cette possibilité d’arracher à temps les Juifs des mains du fascisme. Vous devriez savoir (…) que pendant la guerre, nous étions disposés à payer une rançon à la gestapo pour libérer les Juifs, qu’à cette fin de l’argent sonnant et trébuchant est arrivé en Allemagne en quantités considérables fourni par le « Joint » et les sionistes, et que les gens qui ont mené cette entreprise délicate n’était pas des traitres envers le peuple juif, estampille que vous devriez leur apposer selon votre logique, mais des hommes qui ont fait leur devoir ". (Correspondance, Hannah Arendt - Gershon Scholem, Ed. Seuil, 2012, p. 93-94)

Pendant près de quarante ans, le débat reste confiné aux milieux spécialisés. En 1984, la publication de The Transfer Agreement d'Edwin Black - fils de survivants de la Shoah, qui avait passé cinq ans à dépouiller des archives aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne et en Israël - rouvre le dossier à grand bruit dans le grand public anglo-saxon. Le livre impose pour la première fois les mots « sioniste » et « nazi » dans la même phrase à une audience large, dans un contexte où le monde était encore occupé à nommer l'extermination.

Depuis, l'accord alimente régulièrement les théories du complot qui y voient la preuve d'une « collusion » entre sionisme et nazisme. Mais l'accord Haavara dérange surtout parce qu'il oblige à une question inconfortable : que fait-on quand l'ennemi est le seul interlocuteur possible ? Les dirigeants sionistes n'ont pas collaboré avec les nazis. Ils ont négocié avec eux - ce qui n'est pas la même chose - pour en extraire 60 000 personnes. L'histoire leur a donné raison sur les faits. Elle n'a pas simplifié le malaise.

Affiche hébraïque « Al tig'u ba-Transfer ! » (« Ne touchez pas au transfert ! ») Affiche de propagande sioniste défendant l'accord contre ses opposants révisionnistes. Conservée à l'USHMM (United States Holocaust Memorial Museum)
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