Architecture : vous avez dit "Bauhaus"?
Si Tel-Aviv est célèbre pour son style Bauhaus, son architecture ne se limite pas à la « Ville blanche ». Des premières maisons éclectiques d'Ahuzat Bayit aux tours futuristes en passant par les immeubles sur pilotis, l'urbanisme de la cité reflète une histoire fascinante. Découvrez comment Tel-Aviv s'est transformée en une métropole éclectique, mêlant influences européennes et modernité.
Le classement UNESCO de 2003 a rendu un fier service à Tel-Aviv - et un mauvais service à son architecture. Depuis, le mot "Bauhaus" s'est collé à la ville comme un surnom qu'on ne choisit pas. Il est exact. Il est réducteur. Et il fait oublier le reste : les pilotis, l'éclectisme ottoman de la maison Bialik, les ornements Art nouveau de la rue Nahalat Binyamin.
Ce que les guides appellent Bauhaus est un raccourci qui cache trois autres styles et soixante ans de construction. Avram Sarfati les lit dans les façades chaque vendredi depuis Tel-Aviv. → Rejoindre Le Cercle (gratuit)
Le tout premier quartier
Le premier quartier de la ville, Ahuzat Bayit, ne ressemble en rien à ce que les guides retiendront plus tard. En 1909, 66 familles tirent au sort leurs parcelles sur les dunes au nord de Jaffa : des maisons individuelles, deux étages maximum, un jardin, l'eau courante. Le plan est symétrique, ordonné - une grande artère, la rue Herzl, croisée perpendiculairement par une série de rues résidentielles dont Rothschild et Lilienblum. Dans une région où Jaffa s'entasse derrière ses murs ottomans, ce quadrillage aéré, ces jardins privatifs, cette eau courante constituent une rupture radicale - bien avant que le Bauhaus ne pose la première pierre de quoi que ce soit.
C'est dans ce quartier que s'élève le Gymnasium Herzliya, premier lycée où l'enseignement est dispensé entièrement en hébreu. Son architecture mêle harmonieusement influences européennes et moyen-orientales - sans rapport avec le Bauhaus que les guides associeront plus tard à la ville. Il sera démoli en 1960 pour laisser place à la tour Shalom Meir, premier gratte-ciel de Tel-Aviv. La ville commençait à effacer ses propres couches avant même d'avoir fini de les construire.
Geddes et les pilotis
En 1925, l'urbaniste écossais Patrick Geddes remet à la municipalité un plan inspiré des cités-jardins : une soixantaine d'espaces verts, de grandes artères destinées au trafic - Dizengoff, Rothschild, Ibn Gvirol - entrecoupées de rues résidentielles plus étroites, et des ronds-points qui deviennent les points de repère de la ville. Le plan impose des gabarits. Les architectes, eux, y glissent leur propre réponse au climat.
C'est de cette époque que datent les immeubles sur pilotis, caractéristiques des quartiers résidentiels de Tel-Aviv. Le principe : libérer le rez-de-chaussée, en faire un jardin traversant, faire circuler l'air à travers les bâtiments et ainsi baisser la température générale. Un dispositif bioclimatique avant l'heure, qui a fini par devenir l'image de marque de la ville - bien plus immédiatement reconnaissable, dans la rue, que n'importe quelle façade Bauhaus.
Plan Geddes
Immeuble sur pilotis
Le Bauhaus
C'est dans ce cadre - le plan Geddes, les artères, les jardins - que s'inscrit le Bauhaus. Du début des années 1930 jusqu'à la fondation de l'État en 1948, quelque 4 000 bâtiments sortent de terre dans ce style : toits plats, fenêtres "thermomètre" qui filtrent la chaleur, longs balcons ombragés, façades blanches qui réfléchissent le soleil. Une architecture fonctionnelle, rapide à construire, adaptée au climat. C'est ce corpus que l'UNESCO inscrit au patrimoine mondial en 2003 sous le nom de Ville blanche - consacrant un style, et faisant oublier tout le reste.
Un palimpseste architectural
Le Bauhaus n'est qu'une couche parmi d'autres. Chaque vague d'immigration dépose son propre sédiment architectural. La maison Bialik emprunte au style ottoman. Au 8 de la rue Nahalat Binyamin, un immeuble restauré en style Art nouveau aligne ses balcons en forme de menorah et son palmier sculpté le long de la façade. Au 181 de la rue Hayarkon, le "crazy house", inauguré en 1985, provoque un scandale à sa naissance - ce qui, à Tel-Aviv, est souvent bon signe.
La ville ne s'est pas arrêtée là. Les accords d'Oslo de 1993 ouvrent le pays aux échanges internationaux et Tel-Aviv, épicentre économique et culturel d'Israël, en absorbe le contrecoup dans sa skyline. Dès les années 1990, la ville prend de la hauteur - les tours Yoo de Philippe Starck en deviennent le symbole. Quartier après quartier, les anciennes constructions cèdent la place aux tours modernes, si bien que le centre historique se trouve aujourd'hui littéralement encerclé par une ville contemporaine.
Deux Tel-Aviv coexistent : l'une inscrite au patrimoine mondial, l'autre en train de s'écrire.
Sources
- Municipalité de Tel-Aviv-Yafo, History, site officiel. https://www.tel-aviv.gov.il/en/abouttheCity/Pages/history.aspx
- Hoffmann, Jérémie, Histoire de la ville blanche de Tel-Aviv : l'adaptation d'un site moderne et de son architecture, thèse de doctorat, Université Paris I Panthéon-Sorbonne, 2014. https://theses.hal.science/tel-02159384
- Hoffmann, Jérémie, "La ville adaptative : la vision de Geddes dans l'évolution de Tel-Aviv", Espaces et sociétés, n° 167, 2016/4, Cairn.info. https://shs.cairn.info/publications-de-Jérémie-Hoffmann--661597?lang=fr
- UNESCO Centre du patrimoine mondial, Ville blanche de Tel-Aviv — le Mouvement moderne, fiche officielle, inscrite en 2003. https://whc.unesco.org/fr/list/1096/

