Neve Tzedek : le plus chic et le plus cher
Sur une fresque du centre Suzanne Dellal, deux hommes se tiennent côte à côte : un séfarade de Jaffa, un hassid de Jérusalem. Ils ont fondé ce quartier en 1887 - vingt-deux ans avant Ahuzat Bayit, le lotissement voisin que l'histoire retiendra comme l'acte de naissance de Tel-Aviv.
Tel-Aviv aime sa scène fondatrice de 1909. Elle a un défaut : Neve Tzedek existait vingt-deux ans avant. Avram Sarfati écrit chaque vendredi sur ce que la ville a mis hors cadre. → Rejoindre Le Cercle (gratuit)
Tel-Aviv aime se souvenir d'un matin de 1909, quand soixante-six familles tirèrent au sort, avec des coquillages, les parcelles d'un quartier neuf bâti sur le sable : Ahuzat Bayit, la « première ville hébraïque moderne ». C'est une belle scène fondatrice. Elle a un défaut : à un quart d'heure de marche, un quartier juif existait déjà depuis plus de vingt ans.
En 1883, Aharon Chelouche achète une parcelle de sable au nord de Jaffa. Orfèvre et changeur de monnaie, séfarade venu d'Algérie et arabophone, c'est l'une des figures de la communauté juive de la ville arabe. Il y bâtit une maison d'abord isolée - aucun Juif de Jaffa ne se risque alors à quitter la sécurité des murs pour s'exposer sur les dunes. Le quartier ne prend vraiment forme qu'en 1887, lorsque Shimon Rokach, négociant ashkénaze d'une famille hassidique, fonde avec son frère la société Ezrat Israël, rachète une dizaine de dounams à Chelouche, lotit le terrain en quarante-huit parcelles et fait construire les premières maisons - attribuées, une fois achevées, par tirage au sort entre les familles. On nomme l'ensemble Neve Tzedek, « oasis de justice ». Vingt-six ans, donc, avant la photo de 1909.
Retenez les deux hommes : un séfarade de Jaffa et un hassid de Jérusalem, propriétaire du sol pour l'un, bâtisseur du quartier pour l'autre. Une fresque du centre Suzanne Dellal les représente d'ailleurs côte à côte, les deux fondateurs. C'est là tout ce que le récit de 1909 a simplifié : la première pierre du futur Tel-Aviv n'a pas été posée par un seul type de pionnier, mais par une ville déjà mixte, séfarade et ashkénaze, levantine et européenne. Mieux - le même Chelouche acquiert, au tournant des années 1900, un vignoble qu'il revendra, avec Yosef Moyal et Haim Amzaleg, à des immigrants juifs yéménites : ce sera Kerem HaTeimanim, le quartier yéménite. Et l'ironie ne s'arrête pas là : c'est son propre fils, Yosef-Eliyahu Chelouche, qui figurera en 1909 parmi les fondateurs d'Ahuzat Bayit - le quartier que la légende, lui, a retenu.
Neve Tzedek fut, au tournant du siècle, le cœur intellectuel de la ville naissante : l'écrivain Agnon, futur prix Nobel, y a vécu ; le peintre Nahum Gutman y a grandi. Puis les élites sont parties vers le nord, vers les boulevards modernes et le Bauhaus blanc. Le quartier s'est appauvri, devenant un faubourg mizrahi, puis un taudis. Dans les années 1960, la municipalité projetait de tout raser pour y dresser des tours. Il a fallu un classement de dernière minute pour le sauver.
La réhabilitation qui a suivi, à partir des années 1980, a réussi là où tant d'autres ont trahi : on a restauré sans dénaturer. Pas de gratte-ciel, mais de petites maisons soigneusement rénovées. Le plan directeur de la ville zone d'ailleurs explicitement le quartier en construction de faible hauteur, et un plan de préservation de 1990 fige sa silhouette. Le résultat tient du retournement complet : le faubourg qu'on disait bon à raser est aujourd'hui l'un des quartiers les plus chèrs du pays, autour de 100 000 shekels le mètre carré. Entre les deux, rien n'a changé que sa cote.
Reste à comprendre ce que ce quartier rappelle, que le récit de 1909 préfère taire. Pas une question de style : ses fondateurs voulaient un quartier moderne et salubre, calqué sur les faubourgs d'Europe, à l'opposé de la promiscuité de Jaffa. Mais ils étaient deux, un séfarade et un hassid, l'argent de Jaffa et la vision de Jérusalem - une origine déjà mêlée, là où le mythe préfère une ville née d'un seul geste en 1909.
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