Kerem HaTeimanim en marchant

Le Kerem n’a pas de monument : il a des plaques de rue. C’est là, faute de mieux, qu’il a inscrit tout ce que le roman national a oublié - une date d’arrivée, un grand rabbin, un poète, un port. Apprendre à les lire, c’est lire le quartier.

Le fil. Entrer par le Shouk HaCarmel, côté Allenby, et tisser les ruelles intérieures (Tarmab, Kapach, Najara, Habshush, Kanfei Nesharim, Kehilat Eden) avant de redescendre vers la mer. Compter une heure et demie en lisant les plaques. Déjeuner chez Shlomo & Doron tôt - le houmous part avant 15 h - en se méfiant du skhug. Finir par les allées du poisson et de la viande, pour les odeurs.


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On y entre pour les ruelles et le café botz. On en ressort avec l’affaire des enfants yéménites disparus.

1. La porte du marché

On commence la balade par Kikar Magen David. Les bâtiments entourant la place témoignent de l'évolution stylistique de la ville. On y trouve de l'architecture éclectique des débuts de Tel-Aviv, des structures Art Déco, ainsi que des lignes épurées de style Bauhaus typiques des années 1930.

Pour l'anecdote, c'est sous cette place que l'on a créé les premiers escalators. Pour désengorger le trafic piétonnier intense de la rue Allenby, la municipalité a construit en 1964 des passages souterrains sous la place. Ils ont été équipés des premiers escalators publics à ciel ouvert d'Israël, ce qui constituait une attraction technologique majeure pour les habitants de l'époque. Ces escaliers mécaniques permettaient aux piétons de traverser ces axes majeurs en toute sécurité. Vous ne voyez pas ces escalators? C'est tout à fait normal. En raison d'un manque d'entretien au fil des décennies, ces passages souterrains ont été désertés par les piétons, vandalisés, puis définitivement scellés avec du béton.

2. Rue Tarmab - un quartier qui se date lui-même

La plaque du rue ne porte pas un nom, mais une date : Tarmab, soit l’année hébraïque 5642, correspondant à 1882. C’est l’année où une première vague yéménite, encore modeste - 200 personnes - mais fondatrice, monte vers la Palestine ottomane. Cette première aliyah yéménite est appelée E’eleh BeTamar ou Aliyat Tarmab, et leur arrivée en Palestine ottomane est nourrie par une lecture messianique d’un verset du Cantique des cantiques - « Je me lèverai et monterai ». Avant même la fondation officielle du Kerem en 1906, la communauté inscrit ainsi son histoire dans une chronologie plus ancienne que celle de Tel-Aviv.

Le quartier a donc gravé sa propre naissance dans une rue, comme un millésime. Pour une population longtemps décrite comme sans archives, sans élites visibles et sans place centrale dans le récit national, cette plaque vaut presque acte de naissance. La réponse est discrète, mais nette : le Kerem n’est pas une marge de Tel-Aviv ; il est l’un de ses commencements oubliés.

3. Rue Yiḥye Kapach - un grand rabbin dans une impasse

La rue porte le nom de Rabbi Yiḥyah Qafiḥ (1850-1931), grand rabbin de Sanaa, astronome, chef du mouvement rationaliste Dor Daim. Son petit-fils, Yosef Qafiḥ, deviendra l’une des plus hautes autorités de la loi juive en Israël, prix Israël. Le quartier qu’on cataloguait comme « main-d’œuvre primitive » logeait une dynastie de savants - que le roman national, faute de mieux, n’aura inscrite que sur une plaque de rue.

4. Rue Israel Najara - le poète qu’on chante encore

Israel Najara (vers 1555-1625) a écrit « Yah Ribon », que des tables juives du monde entier chantent toujours le vendredi soir sans savoir qui en tient la plume. Sa rue est étroite, oubliable : c’est le sort des poètes liturgiques, on connaît le refrain, jamais le nom. Tendez l’oreille aux fenêtres - on y est peut-être, à l’instant, en train de le chanter.

5. Rue Habshush - le toit de cuivre et l’écrivain

Levez les yeux : certains toits sont encore en cuivre ou en bâche, vestiges d’un quartier bâti vite et pauvre. La rue, elle, honore Hayyim Habshush, dinandier yéménite du XIXᵉ siècle qui accompagna l’orientaliste Joseph Halévy dans son exploration du Yémen et en laissa un récit de voyage resté fameux. Un homme du cuivre devenu écrivain, dans une rue bordée de toits de cuivre : le Kerem rime parfois avec lui-même.

6. Rue Kanfei Nesharim - le tapis qui n’avait rien de magique

« Kanfei Nesharim », sur les ailes des aigles : c’est le vrai nom de l’opération « Tapis magique » qui, en 1949-1950, transporta par avion presque toute la communauté, près de cinquante mille personnes. L’historienne Esther Meir-Glitzenstein a défait le conte du tapis volant - transit chaotique, des centaines de morts en chemin, camps meurtriers. La rue a gardé le beau nom ; l’histoire, elle, fut moins ailée.

7. Rue Kehilat Eden - d’Aden au comptoir, en quatre générations

La plaque honore la communauté juive d’Aden, le grand port d’embarquement. Tout près, au 29 de la rue voisine, Shlomo & Doron sert le houmous depuis 1937 : Sa’adia Shore l’a ouvert en débarquant précisément d’Aden, avec deux tables et une marmite de foul. Quatre générations plus tard, on sert au même endroit, dans la même ruelle pavée. La rue dit d’où l’on vient ; la marmite, qu’on est resté.

8. Le coin des chanteurs - le berceau d’une musique méprisée

C’est dans ces ruelles qu’est né Daklon - Yosef Levy, 1944. Au Kerem, chacun avait son surnom : petit et maigre, dak, il devint Daklon. Avec ses pairs chanteurs de mariage, il inventa la pop mizrahi, longtemps snobée par l’establishment, aujourd’hui bande-son du pays. Le quartier a fait cette musique bien avant qu’on la juge fréquentable.

9. Une synagogue, fenêtre ouverte - les noms et les voix

Après les plaques, les voix. Le Kerem compte encore de petites synagogues de rite mizrahi, certaines à peine plus grandes qu’un salon, où la liturgie yéménite et les vers de Najara se chantent toujours. Tout le quartier tient dans ce contraste : des noms gravés sur les murs, des voix vivantes derrière les volets.

10. Les allées du poisson

Replongez dans les allées du souk vouées au poisson et à la viande, pour les odeurs et non pour les courses : la dernière plaque, c’est l’étal.

Dix plaques, dix noms que le roman national a mis de côté. Avram Sarfati en cherche d'autres chaque vendredi depuis Tel-Aviv. → Rejoindre Le Cercle (gratuit)
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