Abu Kabir en marchant
Ailleurs, on marche pour voir. Ici, il n'y a presque rien à voir - c'est tout l'intérêt. La balade ne visite pas un quartier, elle en soulève les couches. Cinq stations, du plus ancien au plus récent, le long de l'ancienne route de Jaffa à Jérusalem et dans le parc. Ce n'est pas un circuit fléché : c'est une coupe géologique.
1. La fontaine et ses deux tombeaux
Le Sabil Abu Nabbut, sur l'actuelle Derech Ben-Zvi - l'ancienne route de Jaffa à Jérusalem.
En 1815, le gouverneur ottoman Muhammad Abu Nabbut (« le père du gourdin », pour sa façon d'encourager les ouvriers) fait bâtir cette fontaine pour les voyageurs en route vers Jérusalem. Structure en kurkar, trois dômes, façade tournée vers l'ouest pour que ceux qui partent la voient de face. Deux tombes l'encadrent. La tradition populaire l'a surnommée « puits de Tabitha » - un nom de piété, sans prétention archéologique. La revendication sérieuse est quelques centaines de mètres plus loin.
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Sous le parc HaHorshot, un village. Sous le village, d'autres couches encore. Tel-Aviv a cette façon d'enterrer son histoire sous des pelouses bien entretenues.
2. L'église orthodoxe russe
L'église orthodoxe russe Saint-Pierre-et-Sainte-Tabitha, achevée en 1894. Elle est bâtie sur une grotte funéraire qu'un moine russe a identifiée en 1835 comme le tombeau de Tabitha - cette couturière de Jaffa que, selon les Actes des Apôtres, Pierre aurait relevée d'entre les morts. L'Église elle-même débattait déjà de cette attribution au XIXe siècle. Ce qui ne change rien : c'est le seul endroit du quartier où l'on promet, sans ambiguïté, que la mort se défait.
3. L'Institut médico-légal
En Israël, tout le monde connaît Abu Kabir. Pas le village, pas l'histoire - l'institut. C'est à peu près tout ce que le nom évoque encore : un bâtiment derrière un mur, sur l'ancienne route de Jaffa. On ne le visite pas. On le redoute.
C'est ici que passent tous les morts suspects du pays. C'est ici qu'ont été identifiés, un par un, les corps des otages ramenés de Gaza depuis octobre 2023. En février 2025, le Hamas remet quatre cercueils à la Croix-Rouge : ceux des enfants Bibas - Ariel, quatre ans, Kfir, neuf mois, aux cheveux roux devenus le symbole de tous les otages - et celui d'Oded Lifshitz. Le quatrième cercueil porte le nom de Shiri Bibas, leur mère. L'institut ouvre le cercueil : ce n'est pas elle. Une femme palestinienne inconnue. Le Hamas reconnaîtra une « possible erreur ». Shiri Bibas est rendue le lendemain. L'identification confirme qu'elle a été assassinée en captivité - et que les circonstances de sa mort contredisent la version du Hamas.
C'est la dernière fonction du village effacé : dire la vérité sur les morts, quand personne d'autre ne le fait.
4. Le parc
Le cœur du parc. Sous le gazon : les fondations du village, quelques orangers rescapés de la ceinture d'agrumes de Jaffa, un fragment du jardin botanique de l'ancien institut de biologie. Rien n'est signalé, rien n'est balisé. Les allées sont impeccables. Les poubelles sont vidées. C'est un parc très bien entretenu.
5. La nécropole
Sous le parc, sous le village, sous les orangeraies : une nécropole. En novembre 1873, le diplomate et archéologue français Charles Clermont-Ganneau traverse les jardins d'Abu Kabir guidé par des paysans, et tombe sur des chambres funéraires creusées dans le tuf calcaire - mises à nu, précise-t-il, parce que les habitants du village les utilisaient comme carrière pour en extraire des pierres de construction. Il identifie le site comme le cimetière général de Jaffa à l'époque romaine : épitaphes gréco-juives, tombes rupestres en nombre, la colline entière minée de sépultures.
Ce que les fellahin d'Abu Kabir bâtissaient avec des pierres taillées dans des tombes du Ier siècle, la pelouse du parc HaHorshot le recouvre aujourd'hui. Il y a d'autres couches en dessous, que personne n'a encore comptées.


