Shapira en marchant

Florentine est branchée, Neve Tzedek est chic. Shapira n'a jamais décidé - et pas parce qu'il hésite. Fondé en 1922 sur des terres que ni Tel-Aviv ni Jaffa ne revendiquaient, annexé à Tel-Aviv seulement en 1948, peuplé de communautés que personne n'attendait, il a traversé un siècle sans que la ville le regarde vraiment. Ce qu'on voit en marchant dedans est plus intéressant que ce qu'on en dit d'habitude.

1. Simta Plonit, 14 King George Street

La balade commence à plus de deux kilomètres du quartier. Vous êtes au centre de Tel-Aviv, dans deux ruelles parallèles en cul-de-sac qui semblent ne mener nulle part. Au fond de Plonit, un lion en béton aux yeux blancs garde l'entrée d'une demeure éclectique de 1922. C'est l'ancienne maison de Meir Getzel Shapira. Les plaques portent toujours les noms moqueurs que Dizengoff a imposés contre lui.

Votre balade commence ici, à deux kilomètres du quartier qui l'intéresse. C'est voulu : Shapira a commencé par une vexation, et c'est là qu'elle a eu lieu.


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Florentine est branchée, Neve Tzedek est chic. Shapira, lui, n'a pas encore décidé ce qu'il voulait être - et c'est pour ça qu'il est intéressant.

2. Le boulevard Har Tziyyon, ancienne limite municipale

Bus ou taxi vers le sud, descente à la gare centrale. En sortant à l'ouest, vous longez le boulevard Har Tziyyon. À votre dos : Ahuzat Bayit, fondé en 1909, célébré dans tous les guides. Devant vous : Shapira, fondé treize ans plus tard, absent de tous les guides. Entre les deux, ce boulevard - sans plaque, sans cérémonie, mais c'est ici que passait jusqu'en 1948 la limite entre deux municipalités qui ne voulaient pas de lui.

Au nord, la masse de béton de la gare centrale est visible depuis le quartier - elle appartient à Neve Sha'anan, mais elle ferme l'horizon de Shapira autant qu'une frontière. Personne ne franchit ce boulevard par hasard.

3. La Maison Rouge, 37 rue Yisrael Mesilant

Au 37, rue Yisrael Mesilant, vous trouverez une maison centenaire, la célèbre «Maison Rouge» (HaBayit HaAdom) construite à l’époque ottomane. Il s’agit d’une “maison-puit”, c’est-à-dire d’un bâtiment constuit directement autour ou à promimité d’un puits d’eau. Elle permettait d’irriguer les vergers alentours et fût donc essentiel pour soutenir l'essor de l'industrie des agrumes à la fin du XIXème siècle. La maison a donc un intérêt historique.

Après des années d'abandon, la maison a été revitalisée ces dernières années par les habitants du quartier. Elle sert aujourd'hui d'espace artistique et culturel, visant à rassembler les différents populations du quartier.

4. Les petits commerces de la rue Mesilat Yesharim

Mesilat Yesharim continue, et les enseignes mélangent l'hébreu, le géorgien, le russe, le tigrigna et parfois l'arabe. La boulangerie-traiteur Central Asia vend du pain géorgien à côté d'épiceries asiatiques tenues par des familles philippines. Hanan Margilan, restaurant familial, sert depuis des décennies une cuisine boukhare aux ouvriers du quartier comme aux étudiants curieux. Au numéro 87, la Bourekasiya Haïm tient une petite échoppe de bourekas depuis plus de cinquante ans.

5. Ce que les noms de rues disent du quartier

Au croisement de la rue Mesilat Yesharim et du boulevard Hakhmei Israël, le contraste saute aux yeux. Au nord de Tel-Aviv, les rues portent des noms de fondateurs, de généraux, de banquiers philanthropes. Ici, elles portent des noms de livres et de philosophes. Mesilat Yesharim - le Sentier des Justes - est un traité d'éthique du XVIIIe siècle. La rue d'à côté s'appelle Hasdai Crescas, du nom d'un philosophe catalan du XIVe siècle dont la pensée a influencé Spinoza. Shapira est le seul quartier de Tel-Aviv dont la toponymie ignore complètement le panthéon sioniste.

Pourquoi celui-ci et pas les autres - personne ne le documente. Mais la question se pose à chaque panneau.

6. Le Café Shapira a fermé en 2026. La Lira Shapira existe depuis 2019

café shapira

Ce qu'on ne voit pas ici en dit autant que ce qu'on voit : aucune galerie d'art commerciale, aucun concept-store, aucune boutique de torréfaction. À cinq minutes à pied, à Kiryat Hamelacha, vous trouveriez tout ce qui manque ici. La frontière est invisible. Elle est sociale.

Le Café Shapira existait. Il a fermé ses portes le 31 mai 2026, après onze ans d'existence - onze ans de concerts, de projections de documentaires, de cercles de mères, d'expositions. Son propriétaire, Yonatan Bergman, a publié un post d'adieu lucide : pertes mensuelles récurrentes, guerre et incertitude économique, bail renouvelé de six mois en six mois dans l'attente d'une annonce de démolition, conflit permanent avec la mairie. Sa dernière phrase : "Le Café Shapira n'a plus le droit d'exister" (TLV Online, mai 2026). Ce n'est pas la gentrification qui l'a tué - c'est l'économie de guerre et l'indifférence municipale. Ce sont des causes différentes, et la distinction compte.

Ce que le quartier a inventé à la place est plus discret et plus durable. Sur les façades de Mesilat Yesharim et des rues adjacentes, cherchez les petits bacs orange fixés aux murs : ce sont les conteneurs à déchets organiques du projet Lira Shapira, lancé en 2019 par Perry Samnon. Les habitants y déposent leurs déchets végétaux, les pèsent, et reçoivent en échange des billets de la Lira Shapira - du nom de l'ancienne monnaie israélienne en circulation de 1952 à 1980. Un kilo de déchets vaut une Lira, dépensable au marché bimensuel du jardin Tel Hubbes ou auprès des artisans du quartier. Trois cents ménages y participent. Une Juive boukhare échange ses Liras contre de l'huile d'olive. Une travailleuse migrante nigériane y vient avec sa fille de neuf ans, née à Tel-Aviv, qui a joué dans le film que le groupe de cinéma communautaire a consacré au projet (Sue Surkes, Times of Israel, juin 2026).

Ce n'est pas d'abord un projet écologique. C'est un quartier qui a créé sa propre monnaie parce que l'économie officielle ne s'est jamais vraiment occupée de lui. Depuis 1922, le principe reste le même : se débrouiller sans attendre.

7. Le festival Aviv b'Shapira

Si vous êtes là au printemps, vous croiserez peut-être les préparatifs du festival Aviv b'Shapira (Le Printemps de Shapira), organisé chaque année autour de la Maison Rouge. Concerts, expositions, ateliers, marchés artisanaux : tout ce qui, dans d'autres quartiers, aurait fait basculer la sociologie. Ici, le festival a quinze ans environ et le quartier n'a pas changé.

Le festival ne cherche pas à attirer des visiteurs de l'extérieur - il réunit des habitants entre eux. Ce qui explique peut-être pourquoi on vient à Shapira parce qu'on y vit, pas pour le visiter.

Pour finir, le rire qui boucle

Une vidéo virale montrant les deux derniers juifs d'Afghanistan, Isaac et Zebulon, qui passent leurs journées à s'insulter dans une cour de Kaboul. Cela n'a rien à voir avec les Juifs de Géorgie, et rien avec Shapira. Sauf que c'est précisément le point : le judaïsme dont Shapira est dépositaire - ces communautés d'Asie centrale, de la Caspienne, du Caucase, dont les langues et les liturgies ne tiennent plus qu'à quelques familles - est un judaïsme qu'on a oublié d'inscrire dans le récit officiel d'Israël comme dans celui de la Diaspora. Restent les enseignes en cinq alphabets, et deux vieux Juifs afghans qui s'insultent pour qu'on n'oublie pas qu'ils existent.

À Shapira, c'est exactement le même geste.

Le Cercle - Chaque vendredi, Avram Sarfati écrit depuis Tel-Aviv - un quartier, une histoire, un regard que les guides ne voient pas.
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