Ce que dit un palmier

David Duvshani expose « Mishmar HaNegev » à l'Institut français d'Israël, à Tel-Aviv, du 10 septembre jusqu'au 26 octobre 2026

En 2024, à la galerie RawArt de Tel-Aviv, dans la zone industrielle de Kiryat Hamelacha, au sud de Florentine, David Duvshani exposait des scènes de violence liées au conflit israélo-palestinien : un homme cagoulé épaulant un fusil, un char fumant, un soldat agrippant un adolescent, une femme en hijab brandissant un couteau, un autobus en feu, un immeuble bombardé, une silhouette agitant un drapeau blanc. Des tableaux aux couleurs vives, saturés de personnages, d'objets, de symboles.

Deux ans plus tard, à huit cents mètres de là, il ne montre plus qu'un palmier - le même, quatre fois, simplement punaisé au mur.

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Un dispositif réduit à sa plus simple expression

« Mishmar HaNegev », sa nouvelle exposition, occupe le hall d'entrée de l'Institut français d’Israël, boulevard Rothschild. Le dispositif est réduit au strict minimum : ni scénographie, ni cadres, ni cartels, ni éclairage dédié. Quatre aquarelles non signées, qui constituent le cœur de l'exposition, représentent sur fond blanc des cimes de palmiers aux nuances bleues et violettes. Deux œuvres de plus petit format les complètent : un palmier dessiné sur une carte militaire, un autre sur une planche issue de sa bande dessinée « Les Croisades ». Rien de plus. Un visiteur non averti pourrait en ressortir en trois minutes. Il aurait tort sans qu’on puisse vraiment lui en vouloir : rien, dans la salle, ne cherche vraiment à le retenir.

Quelques repères

Il faut donc arriver avec quelques repères. Né à Tel-Aviv, David Duvshani s'est formé aux Beaux-Arts de Paris et à l’Académie Bezalel de Jérusalem. Il compte parmi les artistes représentés par la galerie RawArt, une référence de l'art contemporain à Tel-Aviv. Si son univers puise dans l'histoire juive et les conflits régionaux, sa démarche artistique relève de ce qu'on pourrait appeler une « pensée levantine » : elle croise les traditions des deux rives, l'iconographie religieuse et l'histoire du Moyen-Orient et les codes de l’art contemporain occidental, notamment l’univers de la bande dessinée. De ce mélange naît un espace levantin où coexistent le sacré et le profane, l’Orient et l’Occident.

A l’image de la ville de Tel-Aviv.

L'épure du sujet

D'emblée, l'exposition frappe par son dépouillement. Pourquoi ne montrer qu'un palmier ? On pourrait y voir l'épuisement d'une partie de la société israélienne, après trois années d'un conflit qui semble interminable. Sa frange la plus libérale, qui avait espéré un autre avenir que la guerre perpétuelle avec ses voisins, est fatiguée et ne croit plus guère aux grands récits. Duvshani semble alors vouloir dépouiller l'œuvre de tout commentaire sur l'actualité pour revenir à l'essentiel : contempler un arbre. Presque rien, sinon le désir de paix et la sérénité d’une vie ordinaire. La pauvreté du dispositif, qu'on pourrait prendre pour une faiblesse, devient le sujet lui-même : il ne reste rien à accrocher autour de l'arbre.

Présenter les œuvres sans artifice permet aussi, explique l’artiste, de s’affranchir du cadre muséal, parfois intimidant, et de rapprocher le visiteur de l’œuvre elle-même.

Ses œuvres de 2024 accumulaient images, personnages et symboles ; celle-ci se réduit à la figure d'un palmier. Mais la rupture n'est qu'apparente.  Duvshani ne change pas de sujet, il change juste d'échelle : plutôt que de décrire le conflit israélo-palestinien scène par scène, il le déplace vers un motif dans lequel chaque camp peut se reconnaître.

Le choix du palmier

Encore fallait-il choisir l'arbre juste. Fidèle à sa pensée levantine qui irrigue son travail, Duvshani évite l'oranger, associé à l'imaginaire sioniste, comme la pastèque, devenue emblème palestinien de substitution. Il retient le palmier : présent dans le texte biblique, répandu du Nil à l'Euphrate, cet arbre est un symbole ancien de la région, partagé par les cultures juive, chrétienne et musulmane. Il précède les récits nationaux et n'appartient en propre à aucun d'eux. D’ailleurs, personne ne le revendique.

Neutre, il ne l'est pas pour autant. À partir de l'an 71, Rome frappe des monnaies pour célébrer la prise de Jérusalem : au revers figure une femme assise, en posture de deuil, la tête dans la main, à côté d'un palmier, sous la légende IVDAEA CAPTA. C'est la plus ancienne représentation connue associant cet arbre à cette terre, et c'est celle d'une défaite. Les peuples continuent de s’entretuer dans la région. Pourtant, le palmier de Duvshani ne raconte pas leur affrontement, mais ce qui les unit malgré eux : une même mélancolie face à un destin tragique. Cet arbre millénaire incarne l’histoire de la région. Dans la guerre, il n’y a pas de vainqueurs, seulement des perdants. Que subsistera-t-il de la destruction ? Peut-être un simple palmier.

Mais le palmier ne se réduit pas à la mélancolie orientale. Il porte aussi, explique l’artiste, la promesse d’un espoir. Présent dans la littérature talmudique comme dans l’œuvre du peintre Nahum Gutman, on le retrouve également le long de la promenade de Tel-Aviv, la Tayelet, où il est planté pour sa seule beauté. Il incarne ainsi une esthétique régionale, un imaginaire oriental capable de transcender les appartenances.

Il faut voir cette exposition précisément pour cela : rares sont les artistes qui, après avoir tout dit d'un conflit dans le langage saturé de l'image de guerre, parviennent à en dire davantage en ne montrant plus qu'un arbre.

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