Abu Kabir - ce que Tel-Aviv enterre sous ses pelouses

Le parc HaHorshot a des pelouses impeccables. C'est précisément le problème. Sous le gazon : un village arabe effacé en 1948, les premières années d'une université, une nécropole romaine pillée au XIXe siècle, et la morgue nationale. Abu Kabir n'est pas un quartier qu'on visite. C'est un quartier qu'on soulève.

Des ouvriers égyptiens venus s'installer autour de Jaffa au XIXe siècle. Ni le récit sioniste ni le récit palestinien ne savait quoi faire d'eux. Avram Sarfati cherche chaque vendredi ce que les deux grands récits ont laissé de côté. → Rejoindre Le Cercle (gratuit)

Un parc qui est un couvercle

Le parc HaHorshot a tout d'un poumon vert réussi : sentiers, un étang biologique, des vergers d'agrément et des familles le samedi. C'est précisément le problème. Sous la pelouse, un village ; au bord de l’étang et des fragments de jardin botanique, la mémoire de l’ancien institut de biologie ; sous l’ensemble, un siècle et demi d’histoire que la ville a choisi d’enfouir plutôt que de raconter. À Abu Kabir, on ne marche pas dans un quartier. On marche sur des couches.

Comprendre Abu Kabir, c’est regarder sous la pelouse : là où la ville a planté du silence, l’histoire continue de parler.

Les ouvriers étrangers oubliés des deux récits nationaux

Dans l'imaginaire palestinien, la périphérie de Jaffa est souvent associée aux bayyarat - ces grands domaines agricoles où l'orangeraie, le puits, le bassin et le réseau d'irrigation formaient un ensemble, et que l'élite de Jaffa convertissait volontiers en résidences d'été. Abu Kabir raconte pourtant une autre histoire - celle de l'immigration des Arabes de la région.

Abu Kabir relève d'un type d'habitat particulier : la saknat, terme issu de l'arabe égyptien thakneh, qui signifie « baraquement ». Entre village et faubourg, ces installations informelles se développent autour des puits, des plantations et du travail agricole.

En 1832, Ibrahim Pacha - fils du vice-roi d'Égypte Méhémet Ali - arrache la région aux Ottomans. Pour asseoir son autorité sur les territoires conquis, il installe des compatriotes sur ces terres : soldats démobilisés et ouvriers égyptiens s'établissent autour de Jaffa, fondant plusieurs saknat. La plus importante prend le nom d'une ville du delta du Nil : Abu Kabir. La domination égyptienne ne durera qu'une décennie - jusqu'en 1840, quand les Ottomans reprennent la main -, mais les hommes, eux, restent.

Au XIXe siècle, d'autres saknat se développent dans les environs : Saknat Darwish, Saknat al-Sabil, Saknat al-ʿAbid, cette dernière habitée par une communauté d'origine africaine. Discrètes en apparence, ces installations logent pourtant la main-d'oeuvre indispensable aux orangeraies et forment l'arrière-plan social de la prospérité de Jaffa.

Comme le suggère l'anthropologue Matan Kaminer, ces travailleurs migrants, venus d'Égypte ou d'ailleurs, n'ont leur place dans aucun des deux grands récits nationaux construits autour de cette terre. Le récit sioniste les efface : fondé sur l'idée d'une terre sans peuple, il ne sait que faire de cette main-d'oeuvre sans terre. Mais c'est surtout le récit national palestinien qui ne les réclame pas : ces migrants égyptiens ne cadrent pas avec l'image d'un peuple autochtone enraciné depuis des générations. Doublement absents, donc - de la mémoire israélienne et de la mémoire palestinienne. C'est la première couche d'Abu Kabir, déjà presque effacée.

Un mort, une légende

L'installation progressive des populations juives en Palestine, accélérée par les vagues d'immigration du début du XXe siècle, engendre de vives tensions avec les Arabes. Le sentiment que l'équilibre démographique bascule irréversiblement nourrit une hostilité croissante. Abu Kabir, à la lisière de Jaffa et de la Tel-Aviv naissante, est au coeur de cette friction.

En 1921, Yossef Haïm Brenner s'installe à Abu Kabir. Pionnier de la prose hébraïque moderne, romancier, essayiste, critique - et figure de proue de la vie littéraire en Palestine -, c'est un styliste sombre, sans illusions, qui admirait chez les Arabes leur enracinement et les comparait à un volcan endormi. Il vit dans le secteur d'Abu Kabir avec d'autres écrivains, dont son jeune protégé Yossef Luidor.

Le 1er mai 1921, des heurts éclatent à Jaffa et gagnent les faubourgs. On vient chercher Brenner en voiture ; il refuse de partir sans ses compagnons. Le lendemain, 2 mai, la ferme est attaquée : Brenner et cinq autres - les Yitzker, leurs proches, les écrivains - sont tués. Son corps est retrouvé le jour suivant et enterré, avec des dizaines d'autres victimes des émeutes, dans une fosse commune du seul cimetière de Tel-Aviv, celui de la rue Trumpeldor.

Sa biographe Anita Shapira a repris chaque récit et conclu : rien n'est établi. Ce qu'on sait tient en trois lignes : Brenner est mort le 2 mai 1921 dans une ferme à Abu Kabir, son corps a été enterré avec les autres victimes à Trumpeldor, et quatre jours de deuil ont été déclarés dans le Yishuv. Tout le reste est ce qu'on a voulu que ça soit.

La pelouse commence ici

La guerre de 1948 bouleverse définitivement les équilibres. Les affrontements entre Arabes et Juifs mènent à la destruction du village et au départ de ses habitants. Aujourd'hui, une plaque commémorative au 155 rue Herzl rappelle l’assaut mené par la Haganah. le village est rebaptisé Giv'at Herzl, « la colline de Herzl ». Mais le nom arabe, lui, s'accroche : on continue de dire Abu Kabir.

Les autorités israéliennes annexent à Tel-Aviv une série de faubourgs - dont le quartier arabe d'Abu Kabir et transforment la zone en camp de transit (ma’abara). Des milliers d’immigrants juifs y posent leurs valises dans des tentes ou des baraquements de fortune.

L'université des villages effacés

L'université de Tel-Aviv prend également ses racines à Abu Kabir. Un institut de biologie, avec zoo et jardin d'enseignements est fondé au début des années 30. En 1953, le campus d’Abu Kabir ouvre ses portes à ses 24 premiers étudiants, devenant ainsi la deuxième université du pays (après celle de Jerusalem fondée, elle, en 1925).

L'université a grandi, puis elle est montée au nord, à Ramat Aviv, dont le campus est inauguré en 1964 et qui accueille désormais plus de 30 000 étudiants. Le déplacement ajoute une résonance troublante à l'histoire d'Abu Kabir : le campus de Ramat Aviv s'est développé sur les terres de l'ancien village arabe de Cheikh Mounis, vidé de ses habitants en mars 1948, et un chantier d'extension y a exhumé, en 2012, des tombes de son ancien cimetière. La maison du cheikh, seule rescapée notable, sert aujourd'hui de club universitaire.

L'Institut qui a gardé le nom d'Abu Kabir

Reste la dernière institution, et la plus emblématique. L'Institut national de médecine légale L. Greenberg - que tout le monde appelle simplement « Abu Kabir » - est le seul établissement d'Israël habilité à pratiquer les autopsies en cas de mort non naturelle. C'est ici qu'on identifie les victimes d'attentats, qu'on tranche les causes de décès suspects, qu'on rend les corps.

Il a parfois été au centre de scandales. Ainsi, au début des années 2000, il fût révélé que l'Institut avait pratiqué des prélèvements d'organes, de tissus et de parties du corps (cornées, peau, valves cardiaques, os, etc.) sur des corps décédés, à des fins de recherches médicales, sans le consentement préalable de leurs familles. Israéliens et Palestiniens, soldats de Tsahal et civils : personne n'était épargné. L’affaire a provoqué un vive émoi dans l’opinion publique israélienne et provoqué la démission des responsables de l'Institut.

Sur ce scandale documenté s'est greffée, notamment après un article du journal suédois Aftonbladet en 2009, une tout autre accusation : Israël volerait les organes des Palestiniens tués. La rumeur circule encore, relayée par des réseaux complotistes et certains militants - dont, en France, Hima Hassan. Elle n'a jamais été étayée par le moindre élément factuel, mais a probablement pour origine le fameux scandale. Une commission d'enquête israélienne a établi que Hiss ne ciblait aucune population en particulier. La distinction importe : d'un côté, un manquement institutionnel réel et grave ; de l'autre, une calomnie ancienne qui trouve dans chaque scandale une nouvelle occasion de renaître.

À Abu Kabir, les scandales aussi s'accumulent par strates.

Soulever la pelouse

Que reste-t-il d'Abu Kabir ? Presque rien. Le vaste parc HaHorshot, véritable œuvre d’art paysagère, occupe désormais l'espace. Mais le presque rien est trompeur. En arpentant ses sentiers, le promeneur attentif curieux retrouve dans le parc les maisons-puits, des orangers rescapés, un fragment du jardin botanique de l'ancien institut de biologie, l'église russe et, sur l'ancienne route de Jérusalem, une fontaine ottomane. Autant de strates affleurantes, pour qui sait que ce sont des strates.

On dit souvent que Tel-Aviv a oublié Abu Kabir. C'est inexact. Oublier, ce serait laisser le terrain en friche. La ville a fait l'inverse : elle a tracé des allées, planté du gazon, creusé une mare. Le parc n'est pas l'absence de mémoire - c'est sa mise en terre, soignée, paysagère, irréprochable. À Abu Kabir, la pelouse n'a pas remplacé l'histoire par hasard. Elle est la manière dont la ville a choisi de ne pas la regarder.


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Cinq stations sur ce que le parc recouvre : une fontaine ottomane tournée vers Jérusalem, une église bâtie sur une tombe disputée, l'institut qui rend leur nom aux morts, une nécropole romaine sous le gazon. Le texte parle de strates. La balade les traverse une par une.

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