Un jour de Yom Kippour à Tel-Aviv

Tel-Aviv compte 450 synagogues, davantage qu'aucune ville « laïque » ne devrait. Le jour du Grand Pardon, elle ne tranche pourtant rien entre le fidèle en blanc et le cycliste du boulevard Rothschild, et c'est précisément ce refus de choisir qui la distingue de Jérusalem.

Les détracteurs de Tel-Aviv la décrivent volontiers comme une ville laïque, voire anticléricale : hostile aux religieux, peuplée de laïcards bouffeurs de rabbins, bastion LGBT, lieu de débauche et, comble du scandale, ville de gauche. En somme, l'anti-Jérusalem. Tel-Aviv aurait tourné le dos au judaïsme, tandis que la Ville sainte en préserverait la flamme. Bref, une Sodome et Gomorrhe des temps modernes, érigée sur une terre sacrée.

Mais ce cliché repose sur une contrevérité : Tel-Aviv n'est pas laïque. La présence de 450 synagogues suffit à le démontrer.

La ville s'inscrit en revanche dans le courant du libéralisme politique. Sécularisée, elle défend l'égalité entre ses administrés et protège les minorités contre les diktats de la majorité. Une nuance qui change toute la démonstration.

Chaque vendredi, Avram Sarfati écrit depuis Tel-Aviv : un café, une terrasse, une façon d'être qu'on ne trouve dans aucun guide.
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Inventer une autre manière d'être juif

Ce choix est le fruit de l'histoire : les pères fondateurs du sionisme, Théodore Herzl en premier, ont voulu faire de Tel-Aviv la première ville hébraïque des temps modernes, par opposition à Jérusalem, qui incarnait le monde juif ancien. On y invente donc une autre manière d'être juif : occidentale, orientale, religieuse, séculaire à la fois, sans qu'aucune de ces influences n'ait à s'excuser des autres.

Être israélien, ce n'est pas rejouer le shtetl sous les palmiers.

Un silence qui n'appartient qu'à elle

Un jour de Kippour à Tel-Aviv, on le sent immédiatement. Comme partout en Israël, les magasins baissent rideau, les transports publics s'arrêtent et les voitures désertent les routes, non par obligation légale, mais par une convention sociale si unanimement respectée que la ville se transforme, de facto, en journée sans voitures : seuls les véhicules d'urgence, police et ambulances du Magen David Adom, y circulent encore. Ce qui distingue Tel-Aviv, ce n'est donc pas ce silence, commun à tout le pays, mais ce qu'elle en fait.

Le vélo et la kippa, même trottoir

La municipalité ne dicte rien à ses habitants. Elle leur laisse la ville. Qui veut pédaler sur le boulevard Rothschild pédale ; qui veut aller à la synagogue y va. Voir dans Tel-Aviv une ville anticléricale, c'est donc ignorer les silhouettes en blanc, châle de prière sur les épaules et kippa sur la tête, qui croisent les familles à vélo sur les mêmes trottoirs. Ou encore les grandes prières organisées dans l’espace public, notamment sur Kikar Atarim, où plusieurs milliers de fidèles communient au rythme des chants liturgiques, face au soleil couchant.

Selon une enquête de l'Institut israélien de la démocratie, près des trois quarts des Juifs israéliens comptent jeûner à Kippour, et même chez les laïcs, près d'un sur deux observe le jeûne au moins partiellement.

Reste alors la question qui fâche : celui qui ne jeûne pas, ne va pas à la synagogue, mais sort le vélo : est-il un apostat ?

Ne pas oublier de se souvenir? Mais de quoi?

C'est là que la différence avec la diaspora saute aux yeux. En diaspora, l'identité juive ne se vit pas nécessairement au quotidien ; Kippour devient alors le jour où l'on se souvient d'être juif, celui qui remplit les synagogues de fidèles qu'on n'y voit jamais le reste de l'année : on les appelle, sans grande tendresse, les « Juifs de Kippour ». À Tel-Aviv, l'urgence n'existe pas : on est entouré de Juifs à longueur d'année, la table du vendredi soir réunit la famille même quand la prière n'y est plus qu'un rite folklorique, le calendrier juif rythme la ville sans qu'on ait besoin d'un jour par an pour s'en souvenir.

450 synagogues d'un côté, des milliers de vélos de l'autre : Tel-Aviv ne choisit pas. C'est peut-être la seule ville où l'on ne demande de comptes à personne, pas même à Dieu.

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