Tel-Aviv : derrière chaque surnom, une intention
En un siècle, Tel-Aviv s’est appelée «ville nouvelle», «ville blanche», «ville qui ne dort jamais» et «The Bubble». Aucun de ces noms n’est innocent. Chacun dit quelque chose d’une époque - et surtout de ceux qui l’ont choisi.
Les surnoms que l'on donne à une ville en disent parfois plus long que les dates. «Ville nouvelle», «ville blanche», «ville qui ne dort jamais». Pour le surnoms de Tel-Aviv, à chaque époque, son étiquette. Ces expressions ont toutes un sens, un contexte, un moment. Certaines sonnent aujourd’hui un peu daté, d’autres un peu cliché.
Une ville qui change de surnom quatre fois en un siècle invite à se demander qui colle les étiquettes, et dans quel intérêt.
Tel-Aviv a quatre surnoms. Aucun n'est innocent. Avram Sarfati écrit chaque vendredi sur ce que la ville préfère qu'on retienne d'elle, et sur le reste.
«Ville nouvelle» : le premier surnom de Tel-Aviv, un choix idéologique
En 1909, un groupe de familles juives fonde aux portes de Jaffa le quartier d’Ahuzat Bayit - premier quartier juif moderne construit hors de la ville arabe de Jaffa. Ce premier des surnoms de Tel-Aviv, «ville nouvelle», dit l’intention avant de dire la réalité : une ville créée par des Juifs pour des Juifs, le projet sioniste à l’échelle d’un quartier. Ce surnom fait donc partie des mythes fondateurs de la nation.
Ahuzat Bayit ne ressemble à rien de ce que ses fondateurs ont connu. C’est voulu. Plan orthogonal, rue principale flanquée de voies perpendiculaires, eau courante dans chaque maison - une innovation rare en Palestine ottomane. Ce n’est pas seulement un quartier moderne, c’est une contre-image : contre le mellah marocain, contre le ghetto polonais, contre l’idée même du Juif confiné à la marge de la ville des autres. Ahuzat Bayit est la première localité juive autonome de l’ère moderne - on n’y entre pas par tolérance, on y habite par droit. Entre 1936 et 1939, les révoltes arabes accélèrent l’exode de la communauté juive hors de Jaffa. Tel-Aviv grossit, absorbe les quartiers environnants. La «ville nouvelle» devient une ville tout court - et commence à chercher un autre nom.
«Ville blanche» : un label qui sélectionne
Le deuxième surnom arrive par l’architecture. À partir des années 1930, des architectes formés au Bauhaus - école allemande fermée par les nazis en 1933 - s’installent en Palestine mandataire et construisent à Tel-Aviv des immeubles blancs, fonctionnels, aux lignes horizontales et aux fenêtres en bandeau.
La «ville blanche» est d’abord un constat formel. Elle devient un label en 2003, quand l’UNESCO inscrit le «White City Center» au patrimoine mondial. Le surnom rend la ville présentable à l’international - et met en avant le patrimoine moderniste européen, laissant dans l’ombre ce que la ville a démoli, négligé, ou hérité de Jaffa.
«Ville qui ne dort jamais» : le surnom du marketing
Le troisième surnom naït en 1989, forgé par le maire de la ville Shlomo Lahat qui lance le slogan "the city that never stops". Tel-Aviv construit deux réputations en parallèle : capitale régionale de la fête et hub technologique en pleine expansion. La scène nocturne explose - clubs ouverts jusqu’au petit matin, bars qui débordent sur les trottoirs, une culture du vendredi soir qui résiste même au shabbat. Dans le même temps, la ville devient un pôle d’attraction pour les start-ups et les investisseurs étrangers, portée par des flux importants de capital-risque et une main-d’œuvre technique formée en partie par l’industrie de défense. Le slogan dit quelque chose de juste. Mais comme tout slogan municipal, il dit ce qu’on veut entendre - et tait ce qu’on préfère ne pas montrer.
«The Bubble» : le surnom de Tel-Aviv qui sonne juste
Et puis, il y a ceux qui parlent de Tel-Aviv avec des mots qui sonnent juste. Pour moi, s'il n'en fallait en garder qu'un seul, ce serait sans hésiter : "The Bubble". Apparu au début des années 2000, c'est le seul surnom qui ne vient pas de la mairie - il vient de l'intérieur, des Telaviviens eux-mêmes, et d'emblée il est double. Pour les uns, une revendication : îlot libéral et hédoniste, tourné vers l’occident, qui vote à gauche et vit en terrasse dans une région en tension, Tel-Aviv assume de vivre autrement. Pour les autres, une accusation : le "pays de Tel-Aviv", peuplé de gauchistes qui sirotent leur café pendant que le pays brûle.
En 2006, le cinéaste Eytan Fox cristallise cette tension en s'emparant du surnom pour en faire le titre d'un film - histoire d'amour entre un Israélien et un Palestinien dont le héros passe ses vendredis à organiser des raves contre l'occupation et ses lundis à un checkpoint en Cisjordanie.
Les deux expressions disent la même chose - mais l'une l'assume, l'autre l'accuse. "The Bubble", c'est le seul surnom qui porte fièrement ce que les autres tournent en reproche. Une ville dans une bulle sait qu'elle est une bulle. C'est peut-être pour ça qu'il sonne plus juste que tous les autres. Les surnoms d'une ville ne sont jamais neutres.


