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Tel-Aviv est-elle européenne ou américaine ?

Pensée comme un morceau d'Europe échoué au Levant, Tel-Aviv a gardé de ce rêve ses immeubles blancs des années 1930. Pour le reste, ses tours, ses prix, ses ambitions et jusqu'à sa manière de célébrer Kippour, elle regarde désormais vers l'autre rive de l'Atlantique.

On décrit volontiers Tel-Aviv comme un morceau d'Europe qui aurait largué les amarres pour venir s'échouer sur la côte levantine : une ville tournée vers l'Occident, sans grande envie de ressembler à ses voisines. C'est ainsi que les pères fondateurs avaient rêvé Israël tout entier, et Tel-Aviv devait en être la vitrine.

Le rêve n'a pas survécu intact. Une large part du pays s'est enracinée dans les mœurs et les traditions de la région, et Tel-Aviv fait désormais figure de dernier bastion libéral. Ses détracteurs ont d'ailleurs un nom pour cette fracture, « l'État de Tel-Aviv », une façon de la traiter en enclave étrangère à une heure de route de Jérusalem.

Reste à savoir de quel Occident elle relève. Européenne par ses origines, sans doute. Mais à y regarder de près, elle prend de plus en plus l'accent américain.

Chaque vendredi, Avram Sarfati écrit depuis Tel-Aviv : un café, une terrasse, une façon d'être qu'on ne trouve dans aucun guide.
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Le Bauhaus entre Miami et Manhattan

Le béton le dit avant tout le monde. Les immeubles blancs, que l'on range sous l'étiquette « Bauhaus », forment toujours le cœur historique de la ville. Ils sont désormais cernés. Côté mer, les hôtels de luxe du front de mer ont des airs de Miami. À l'est, les tours de bureaux et de logements empruntent leur silhouette aux grandes métropoles américaines. Entre les deux, un centre à l'échelle européenne tient bon, comme une parenthèse que personne n'ose encore refermer.

L'histoire, elle, a été reconvertie selon les standards américains. Le vieux port, le Namal, ouvert dans les années 1930, et Sarona, l'ancienne colonie templière allemande du XIXe siècle, ont été restaurés pour devenir des lieux de consommation de masse, propres, balisés et interchangeables. On y flâne entre les enseignes comme dans un mall à ciel ouvert, avec en prime quelques pierres anciennes pour la photo.

Cher, mais pour qui ?

La cherté de la vie est un problème israélien, et un problème telavivien au carré. Tout dépend pourtant d'où l'on arrive. L'Européen décroche : son pouvoir d'achat lui permet rarement d'acheter un appartement, et l'addition au restaurant comme les courses du quotidien atteignent des niveaux qu'il juge déraisonnables. Le New-Yorkais fait le calcul inverse. Habitué à payer son sandwich le prix d'un dîner, il trouve ici presque des aubaines. Sur une même terrasse de la rue Dizengoff, l'un fait ses comptes pendant que l'autre commande un deuxième café.

Cap à l'ouest

Au fil des décennies, Israël s'est détourné de ses racines européennes pour regarder presque exclusivement vers les États-Unis. La culture américaine s'y est installée à demeure : le culte de la « start-up nation », le goût de l'entreprise, l'ambition de faire fortune, en dollars évidemment. L'Europe a cessé depuis longtemps d'être un modèle, et Tel-Aviv est devenue le pont entre Israël et l'Amérique.

Le basculement se lit jusque dans les détails. Dans la rue, les Telaviviennes ont adopté le vestiaire de Los Angeles. Le legging s'y porte en toute occasion, de la salle de sport au dîner, sans que personne ne songe à se changer entre les deux. Même le bagel, né dans les boulangeries juives d'Europe de l'Est, a fini par s'imposer dans la ville, mais il est arrivé par New York.

Kippour à l'américaine

Les Juifs de la côte Est choisissent volontiers Tel-Aviv parce qu'ils y retrouvent les standards et le mode de vie qu'ils connaissent. Ils s'installent au Moyen-Orient sans avoir le sentiment de quitter l'Occident.

Cette influence touche aussi la vie religieuse. La ville compte quelque 450 synagogues de toutes obédiences, mais l'un de ses rassemblements les plus emblématiques se tient à Kippour sur la place Atarim, selon des usages inspirés du judaïsme américain. La séparation entre hommes et femmes y reste symbolique : les femmes ne sont pas reléguées à l'écart comme dans les offices orthodoxes, et un espace mixte de même taille accueille ceux qui veulent prier ensemble. Tout est pensé pour inclure le plus grand nombre, aux antipodes d'un judaïsme orthodoxe qui fut longtemps le seul à bénéficier d'une véritable reconnaissance institutionnelle en Europe.

De l'Europe, Tel-Aviv garde ce qu'on garde d'un héritage : les murs, désormais classés au patrimoine mondial. La vie qu'on y mène, elle, a traversé l'Atlantique.

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