L'orange de Jaffa: le fruit de la discorde
La Shamouti, l'orange de Jaffa originelle
La culture des agrumes, et particulièrement des oranges, est ancienne dans la région de Jaffa. Longtemps, la variété dominante fût la baladi, très acide, riche en pépins et de faible valeur commerciale. Au milieu du XIXe siècle apparaît toutefois une variété nouvelle, la shamouti, qui va transformer son destin commercial. Issue d'une mutation locale de l'orange baladi, elle se distingue par des propriétés remarquables: elle est juteuse, presque sans pépins, et surtout protégée par une peau épaisse qui lui permet de résister au transport maritime. Cette caractéristique, en apparence technique, ouvre un marché nouveau : une orange capable de voyager peut désormais atteindre les consommateurs européens.
Au départ le commerce de la shamouti reste artisanal. Les vergers sont majoritairement de petite taille, les exportateurs travaillent chacun de leur côté, sans standardisation ni marketing centralisé. Le fruit existe, le commerce existe, mais l'industrie moderne n'est pas encore née. Elle apparaîtra avec l'immigration juive.
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De la production artisanale à l'industrie d'exportation
L'immigration juive transforme progressivement une production encore artisanale d'oranges de Jaffa en véritable industrie d'exportation. Les premiers immigrants apportent des capitaux, une culture coopérative héritée d'Europe et une vision idéologique où le travail de la terre occupe une place centrale dans le projet national.
Les premiers investissements fonciers
En 1855, Sir Moses Montefiore acquiert le premier verger juif au nord de Jaffa. Dans les années 1880-1890, le baron Edmond de Rothschild finance à son tour l'achat et la plantation de nouveaux vergers. Ces investissements pionniers enclenchent une dynamique durable.
En 1900, les vergers de la région couvrent 14 300 dounam, dont 12 000 arabes et 2 300 juifs. En 1914, l'écart se réduit nettement, avec 18 000 dounam arabes contre 12 000 juifs. Le basculement intervient en 1929 : les vergers juifs dépassent pour la première fois les vergers arabes, avec 46 000 dounam contre 41 000.
L'avantage décisif des coopératives
La différence ne tient pas seulement à la surface cultivée. Elle tient surtout à l'organisation. Le secteur juif met en place un système coopératif sans équivalent stable dans le secteur arabe.
Fondée en 1900, Pardess centralise le conditionnement, négocie les prix et développe les marchés d'exportation. Son modèle s'inspire explicitement de la Californie : qualité standardisée, irrigation moderne et marketing centralisé. En 1939, le Pardess Syndicate contrôle 85 à 90 % de la production juive et détient trente marques commerciales déposées. À l'inverse, le secteur arabe demeure structuré autour de négociants individuels, sans coopérative durable.
Le record de 1938-1939
La saison 1938-1939 montre l'ampleur atteinte par l'industrie de l'orange de Jaffa: 15,3 millions de caisses sont exportées, dont près de 10 millions vers la Grande-Bretagne. La Palestine mandataire figure alors parmi les premiers exportateurs d'agrumes au monde. Ce résultat couronne quarante ans d'investissement, de standardisation et de marketing, portés principalement par le secteur coopératif juif.
L'orange de Jaffa, symbole national
La guerre de 1948 détruit l'industrie dans un premier temps. Les connexions commerciales sont coupées, les systèmes d'irrigation se dégradent, les récoltes s'effondrent. Mais dans le jeune État d'Israël, l'orange de Jaffa renaît rapidement comme symbole national - et c'est là le fait marquant. L'orange est d'abord et avant tout un symbole sioniste : elle incarne le travail pionnier, l'ancrage dans la terre, la réussite d'un projet de colonisation agricole. Dans les années 1950 et 1960, les campagnes de communication mobilisent des célébrités internationales - Ingrid Bergman, Louis Armstrong - photographiées avec des caisses d'oranges. Le ministère du Tourisme utilise des oranges comme emblème de l'État naissant. Au début des années 1970, environ un million de tonnes de « Jaffas » sont exportées chaque année.
Dans son livre-testament, Aucun rêve n’est impossible (Baker Street, 2017), Shimon Peres évoque sa première rencontre avec une orange de Jaffa, alors qu’il vivait encore dans son shtetl en Pologne.
« Je me rappelle encore cette première orange et l’impression saisissante qu’elle m’avait faite sur le moment. Je la portai à mon nez et, le cœur battant, respirai pour la première fois son parfum d’agrume. Elle était vraiment extraordinaire : sa couleur, son odeur, son goût évoquaient un monde différent de tout ce qu’un jeune garçon aurait pu imaginer. Elle dépassait de très loin le simple fruit : elle devenait le symbole de mes espoirs et de mes aspirations. »
Du côté palestinien, l'orange occupe une place dans la littérature de l'exil - Ghassan Kanafani en fait le titre d'une nouvelle de 1958, Terre des oranges tristes, où elle symbolise les vergers perdus lors de la Nakba. Mais l'orange n'est pas le symbole central de l'identité palestinienne. Le keffieh, la clef du retour, le drapeau - voilà les symboles dominants. L'orange est présente dans la mémoire littéraire, pas dans la rue.
La preuve en est donnée par ce qui s'est passé ensuite. Après 1967, quand Israël interdit les manifestations publiques du drapeau palestinien en Cisjordanie et à Gaza, les Palestiniens cherchent un substitut visuel. Ce n'est pas l'orange qu'ils choisissent - c'est la pastèque. La chair rouge, la peau verte, l'écorce blanche, les pépins noirs : les quatre couleurs du drapeau dans un fruit qu'on peut couper en public sans que personne puisse l'interdire.
Le basculement vers la pastèque dit quelque chose de précis : l'orange ne parle pas suffisamment fort comme symbole palestinien pour servir dans ce rôle. Elle est la marque d'une industrie que d'autres ont construite à une échelle industrielle. La pastèque, elle, parle du drapeau interdit. Ce sont deux objets différents.
La guerre fruitière : orange de Jaffa contre pastèque
Les fruits, comme tant d'autres choses, font l'objet d'un véritable combat politique dans la région.
L'orange est devenue l’un des grands symboles des débuts du sionisme : les pionniers, la terre aride qui verdit, le verger qui prospère, toute la mythologie agricole en une seule caisse d’agrumes. Autant dire que, côté palestinien, l’orange de Jaffa n’a pas exactement le goût d’un jus vitaminé du matin.
La pastèque, elle, a fini par devenir le fruit politique palestinien par excellence : rouge, verte, blanche et noire, elle affiche les couleurs du drapeau sans avoir besoin de le déplier. Ce qui agace beaucoup d’Israéliens - d’autant plus qu’ils aiment aussi beaucoup en manger. Difficile de boycotter un symbole quand il est déjà au frigo.
Et l'orange de Jaffa dans tout cela?
La shamouti, l'orange de Jaffa riginelle, a fini par céder la place à des variétés plus sucrées, plus résistantes et plus rentables. Elle a presque disparu du commerce. En 2015, National Geographic et Haaretz consacraient encore deux articles à Haïm Tzehori, l’un des derniers cultivateurs à en produire dans le moshav Ein Vered.
Le label israélien oranges de Jaffa est, lui, devenu une marque internationale reconnue. Paradoxe délicieux : il n'y a plus d'orangeraies à Jaffa. Les oranges sont donc cultivées partout en Israël - et même ailleurs, jusqu'en Afrique du Sud - sauf à Jaffa.
Pour lire l'histoire du port d'où ces oranges prenaient la mer, c'est par là.
Jaffa a 3 500 ans. Ça ne se voit pas.
Sources
- Birnhack, Michael D. (Université de Tel-Aviv) — The Emergence of a Brand: A Case of Jaffa Oranges from Mandate Palestine. in Research Handbook on the History of Trademark Law, Edward Elgar, 2023. Basé sur le registre reconstitué des marques mandataires (Archives sionistes centrales, Archives de l'État d'Israël). https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=3907074
- Karlinsky, Nahum — California Dreaming: Adapting the 'California Model' to the Jewish Citrus Industry in Palestine, 1917-1939. Israel Studies, vol. 5, n° 1, 2000. https://www.jstor.org/stable/30245491
- Nations Unies (UNCCP) — Expert's report on abandoned Arab orange groves in Israel (« Delbès report »). 1949. https://www.un.org/unispal/document/auto-insert-212091/
- Time Magazine — How the Watermelon Became a Symbol of Palestinian Solidarity. Octobre 2023. https://time.com/6326312/watermelon-palestinian-symbol-solidarity/

