Dans la cuisine de Golda
De la salle de bains d’un hôtel moscovite à sa table en formica vert, Golda Meir n’a jamais vraiment quitté la cuisine. Elle en a fait un instrument de gouvernement : en Israël, le cercle le plus fermé du pouvoir s’appelle encore HaMitbahon (« la kitchenette »).
Dans bien des familles juives, la pièce essentielle n'est pas le salon : c'est la cuisine. Les mères y transmettent une part de l'histoire familiale : un geste, une saveur, une habitude héritée d'une autre femme, dans un autre pays. La cuisine raconte l'exil et garde le goût du lieu quitté, parfois pour toujours. Quand la pratique religieuse s'est presque effacée, c'est souvent dans l'assiette que la tradition survit : on a renoncé au shabbat, pas aux boulettes du vendredi soir.
Les recettes, elles, se gardent jalousement. Certaines mères rechignent à livrer leur tour de main en entier, comme si une transmission complète risquait de les rendre remplaçables à la table familiale ; ce qui survit tient souvent dans un carnet manuscrit, gondolé, taché aux bonnes pages.
Golda Meir, icône mondiale, qu'on a volontiers dépeinte en (grand-)mère de la nation, a fait de la cuisine autre chose : un instrument de gouvernement.
Chaque vendredi, Alain Soriano écrit depuis Tel-Aviv : un café, une terrasse, une façon d'être qu'on ne trouve dans aucun guide.
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Moscou, 1948 : Golda Meir cuisine dans sa salle de bains
En 1948, celle qui s’appelle encore Golda Myerson (elle n’hébraïsera son nom qu’en 1956) est nommée à Moscou à la tête de la légation d'Israël. Une vingtaine de personnes l'accompagnent, parties sans salaire, contre le gîte et le couvert ; toutes s'installent au Metropol, l'hôtel réservé aux étrangers. Au bout d'une semaine, la note d'hôtel tombe et la diplomate manque de tomber de sa chaise : le budget de la légation est maigre, les prix moscovites ne le sont pas. Golda réunit l'équipe pour lui annoncer, sans débat, que chacun ne prendra plus qu'un repas par jour à la salle à manger de l'hôtel ; elle fournira elle-même de quoi faire le petit déjeuner et le dîner, et le vendredi soir, toute l'équipe dînera ensemble.
L'intendance suit dès le lendemain. Golda achète des réchauds électriques qu'elle répartit dans les chambres, avec de la vaisselle et des couverts empruntés à l'hôtel : on ne trouve rien dans les magasins de la Moscou d'après-guerre. Une ou deux fois par semaine, avec sa secrétaire, elles vont à un marché un peu moins cher qu'en ville et remplissent leurs paniers de fromage, de saucisses, de pain, de beurre et d'œufs, qu'elles gardent au frais entre les doubles fenêtres. Ces matins glacés au marché furent peut-être, écrit-elle, la seule chose « vraiment très agréable » de ses sept mois en Union soviétique.
Le vendredi soir, Golda reçoit comme on reçoit en Israël, sans carton d'invitation : elle organise une "table ouverte", où elle sert à ses invités une tranche de cake et du thé. Dans son appartement de l'hôtel défilent des journalistes, des diplomates des autres ambassades, des hommes d'affaires américains de passage. À Moscou, la diplomatie israélienne a commencé autour d'une théière.
Et le lendemain, la représentante d'Israël cuisine sur son réchaud, dans la salle de bains de sa « suite », un copieux petit déjeuner qui tient lieu de déjeuner pour sa famille et les « célibataires » de la légation.
Sous la diplomate, une mère juive n'est jamais loin.
Le droit à la cuisine
Rappelée en 1949, Golda Meir devient ministre du Travail. Son ministère était chargé de gérer les questions des logements et de l'emploi liées à la « Grande Immigration » qui débuta en 1948 et se poursuivit jusqu'en 1952, période durant laquelle quelque 700 000 immigrants s'installèrent en Israël. Le pays doit absorber alors une immigration massive, et l'État a promis l'accueil sans restriction à tous ceux qui arrivent.
Faute de toits, les nouveaux venus échouent dans les maabarot, ces camps de transit faits de tentes et de baraques où plusieurs familles partagent la même promiscuité.
Son ministère lance de vastes programmes de logements et de routes, et Golda inspecte les chantiers sans relâche. Ses visites, reconnaît-elle dans ses Mémoires, n'étaient pas toujours du goût des ingénieurs et des architectes. Dans ces maisons minuscules, elle trouve la cuisine si mal conçue qu'on ne peut même pas la tenir propre, et réclame des modifications. Pour elle, le minimum d'une vie digne tenait dans une cuisine où l'on puisse vraiment cuisiner pour les siens. On raconte que les entrepreneurs redoutaient ses visites : chacune, disaient-ils, leur coûtait un million de dollars de plus.
HaMitbahon, la kitchenette de Golda Meir
En Israël, le cercle le plus fermé du pouvoir porte le nom de la pièce où l'on épluche les oignons : HaMitbahon, la « kitchenette », ce petit groupe sans statut officiel avec lequel un chef de gouvernement prépare ses décisions avant de les soumettre au Conseil des ministres. Et ce n'est pas une image : le mot vient de la cuisine de Golda. Devenue Premier ministre en mars 1969, à la mort de Levi Eshkol, Golda Meir prend l'habitude de réunir quelques fidèles le samedi soir, veille du Conseil qui siège le dimanche, premier jour de la semaine israélienne. Sans protocole, autour de sa table en formica vert, qui ne tarde pas à devenir célèbre.
Être invité dans la cuisine de Golda était un honneur, se souviendra l'un des habitués. Elle servait elle-même le café et le cheesecake ou le strudel aux pommes, et prenait toute offre d'aide pour un affront. Le café, noir et fort, ne manquait jamais : deux cafetières, dit-on, chauffaient en permanence sur la gazinière.
Le procédé agace ceux qui n'en sont pas. En 1972, des partenaires de la coalition réclament d'être associés jusqu'aux consultations de la cuisine. Golda leur répond en souriant que sa cuisine a une capacité limitée.
Reste Kissinger. La légende, popularisée par le film Golda (2023), le fait asseoir dans cette cuisine devant un bortsch maison ; selon le fils de Golda, il eut plutôt droit à du thé et des biscuits, au salon. Le bortsch appartient au cinéma ; le goûter, à l'histoire. On prête aussi à Golda une réplique célèbre : à Kissinger, qui se disait Américain d'abord, secrétaire d'État ensuite et Juif en dernier, elle aurait rappelé qu'en Israël on lit de droite à gauche.
La soupe de poulet de Golda Meir
La cuisine la suit jusque dans les conférences de presse. Lors d'une visite d'État aux États-Unis, raconte-t-elle dans ses Mémoires, un journaliste américain lui demande la recette du gefilte fish que vante son petit-fils, puis si elle réussit la soupe de poulet. Elle accepte d'en donner la recette ; dans la semaine, le journaliste reçoit quelque 40 000 demandes de lecteurs. On imagine mal la question posée à un Premier ministre homme. La recette conservée aux Archives d'État d'Israël, rendue publique en 2012, est tapée en anglais sur papier à en-tête du ministère des Affaires étrangères et parle d'elle à la troisième personne, comme une réponse toute prête pour le courrier des lecteurs.
De la cantine de Moscou à sa table de Premier ministre, Golda n'a jamais vraiment changé de pièce. Si elle a voulu une cuisine pour chaque famille d'immigrants, c'est qu'elle savait ce qu'une table permet : réunir, et souvent convaincre. La légende lui prête des plats qu'elle n'a pas servis ; l'histoire retient une femme qui gouvernait comme on reçoit.
Ses successeurs ont gardé le mot haMitbahon ; aucun n'a repris le tablier.
Pour aller plus loin
- Lahav, Pnina. The Only Woman in the Room: Golda Meir and Her Path to Power. Princeton : Princeton University Press, 2022.
- Lipstadt, Deborah E. Golda Meir: Israel's Matriarch. New Haven : Yale University Press, coll. « Jewish Lives », 2023.
- Medzini, Meron. Golda Meir: A Political Biography. Berlin : De Gruyter Oldenbourg, 2017.
- Meir, Golda. Ma vie. Paris : Robert Laffont, 1975.
- Kaddar, Lou. Entretien avec Drora Beit-Or, 10 juillet 1986.


