Le cimetière de Trumpeldor - le panthéon de Tel-Aviv

Bialik, Dizengoff, Arlosoroff, Arik Einstein : presque tous les pères fondateurs et les icônes de la ville reposent ici. Presque - car celui dont le cimetière porte le nom n'y a jamais mis les pieds. Et le lieu, lui, est plus vieux que la ville.

Imaginez une ville si jeune qu'elle est plus récente que son propre cimetière. C'est le cas de Tel-Aviv. Avant le premier café, avant le premier boulevard, avant même que la ville porte un nom, il y avait déjà un carré de tombes dans les dunes. Tel-Aviv s'est construite autour de ses morts, et non l'inverse. C'est dire si, ici, même un cimetière peut avoir une longueur d'avance.

Un cimetière qui porte le nom d'un homme qui n'y est pas enterré, et dont le jumeau musulman est devenu un hôtel face à la mer. Avram Sarfati écrit chaque vendredi sur ce que Tel-Aviv garde et sur ce qu'elle efface. → Rejoindre Le Cercle (gratuit)

Ce cimetière-là, les Telaviviens l'appellent simplement « le vieux cimetière ». Il a été fondé en 1902, sur une parcelle de dunes au nord de Jaffa, sept ans avant qu'on ne trace Ahuzat Bayit, le noyau à partir duquel naîtra Tel-Aviv en 1909. Des quartiers juifs existaient certes déjà hors les murs de Jaffa - Neve Tsedek dès 1887, bientôt le Kerem HaTeimanim, tout près d'ici - mais la ville comme telle, elle, n'existait pas encore. À l'ouverture, ce n'étaient que des dunes en bordure de ces premiers quartiers ; aujourd'hui le cimetière se trouve en plein centre-ville, entouré d'immeubles. Il compte environ 5 000 tombes.

Mais où enterrait-on les Juifs avant cela ? Longtemps, la réponse fut : ailleurs, et de loin. Jusqu'aux années 1830, faute de cimetière à Jaffa, on portait les morts jusqu'au mont des Oliviers, à Jérusalem - un voyage coûteux et pénible. C'est le rabbin Yehuda Halevi Margoza, grand rabbin séfarade de Jaffa, qui dota enfin la ville de son propre cimetière, vers 1839 - le cimetière juif de Jaffa, dans le quartier d'Ajami, qu'on appelle aussi cimetière de Margoza. Le rabbin y repose lui-même, et une rue de Jaffa porte aujourd'hui son nom. C'est ce cimetière, à l'intérieur de la ville, que l'épidémie de 1902 viendra déborder.

Cette épidémie de choléra, en 1902, change tout. Les autorités ottomanes interdisent d'enterrer les morts dans l'enceinte de la ville. Shimon Rokach, l'un des dirigeants de la communauté juive, obtient alors douze dounams de dunes au nord, au nom du « Comité des communautés unies des Ashkénazes et des Séfarades ». Le terrain, dit-on, n'était que du sable difficile à cultiver - personne n'en voulait. La légende ajoute que, pour conjurer l'épidémie, on y enterra des livres saints et qu'on y célébra des « mariages noirs » : des unions d'orphelins que la communauté organisait pour s'attirer la faveur divine.

Cette antériorité n'est pas qu'une curiosité de calendrier. C'est elle que l'historienne Barbara Mann, auteure d'une étude de référence sur ce lieu, place au cœur de l'identité de Tel-Aviv : une ville qui s'est rêvée « première ville hébraïque », recommencement absolu, table rase - mais dont le premier ancrage durable dans le sol fut une tombe. Selon la formule d'un historien qu'elle cite, the city followed its graves : la ville a suivi ses tombes.

Un panthéon national

Le résultat, c'est un lieu qui ressemble à un Who's Who de la culture hébraïque moderne, à ceci près que tous les invités sont allongés. Hommes d'État, intellectuels, artistes et fondateurs de la ville y reposent, parmi lesquels :

  • le poète national Haïm Nahman Bialik
  • le penseur du sionisme culturel Ahad Ha'am
  • Max Nordau, cofondateur du mouvement sioniste
  • le premier maire de Tel-Aviv, Meïr Dizengoff
  • le dirigeant sioniste Haïm Arlosoroff, assassiné à Tel-Aviv en 1933
  • le deuxième Premier ministre d'Israël, Moshe Sharett
  • les peintres Reuven Rubin et Nahum Gutman
  • la chanteuse Shoshana Damari et le chanteur Arik Einstein

Près de l'entrée, une fosse commune — kever achim, « tombe de frères » - réunit les victimes des affrontements de 1921, dont l'écrivain Yosef Haïm Brenner.

Pourquoi « Trumpeldor », puisqu'il n'y est pas ?

Vient alors la question que tout visiteur finit par se poser : et Trumpeldor, dans tout ça ? Réponse : il n'est pas là. Joseph Trumpeldor est mort en 1920 en défendant l'avant-poste de Tel-Haï, dans le nord du pays, lors d'un affrontement devenu légendaire. Pour lui rendre visite, il faut prendre la route de Kfar Giladi, tout là-haut, près du lieu de sa mort - à quelque 250 kilomètres de « son » cimetière.

Pas d'énigme compliquée, donc, mais pas un pur hasard non plus : le cimetière a été rebaptisé en son honneur après sa mort, en même temps que la rue qui le longe. C'est un hommage. Tel-Aviv a ainsi donné à son panthéon le nom d'un héros tombé à l'autre bout du pays, dont elle ne possédait même pas le corps - une façon très telavivienne de se choisir ses figures fondatrices, quitte à honorer une absence.

Une ville qui se lit dans ses tombes

Le plus savoureux, c'est que Tel-Aviv rejoue à ciel ouvert ce que le cimetière garde sous terre. En remontant la rue Trumpeldor, on croise Tchernichovsky, puis Bialik, puis Brenner : les rues portent les noms de ceux qui dorment derrière le mur. La poétesse Dalia Rabikovitch en a tiré des vers délicieusement ironiques - le plus qu'un poète puisse espérer, écrit-elle, c'est une tombe « à soixante mètres de celle de Bialik ». Une place au cimetière comme on briguerait un fauteuil à l'Académie.

Un siècle plus tard, le vieux cimetière est toujours là, intact au milieu des immeubles, des cafés et des passants pressés. Fermé depuis longtemps aux nouvelles inhumations, il n'a pas bougé d'un mètre tandis que la ville poussait tout autour : ses morts fondateurs tiennent encore le centre, cernés par les vivants.

Son jumeau, lui, n'a pas eu cette chance. Car le cimetière juif de 1902 avait un frère musulman, Abdal Nabi, fondé la même année, rappelle Barbara Mann. De celui-là, il ne reste rien : à son emplacement se dresse aujourd'hui le Hilton de Tel-Aviv.

Deux cimetières nés ensemble, la même année, sur les mêmes dunes - l'un est devenu le panthéon d'une ville, l'autre un hôtel face à la mer.

Sources

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