Kerem HaTeimanim, le village que Tel-Aviv n’a pas (encore) avalé
On y entre pour les ruelles et le café botz. On en ressort avec l’affaire des enfants yéménites disparus.
Un quartier fondé trois ans avant Tel-Aviv, par des Juifs recrutés pour travailler moins cher que les Arabes. Avram Sarfati écrit chaque vendredi sur ce que le roman national israélien a mis de côté. → Rejoindre Le Cercle (gratuit)
Le centre de Tel-Aviv compte un quartier plus ancien que Tel-Aviv lui-même. Le Kerem HaTeimanim est fondé en 1906, trois ans avant que la municipalité ne tire au sort les premières parcelles d’Ahuzat Bayit, l’embryon de la « première ville hébraïque ». Depuis, il passe son temps à ne pas devenir la ville qui l’entoure : pendant qu’autour de lui on traçait des avenues au cordeau et qu’on finissait par planter le Bauhaus en lignes droites, lui gardait ses venelles tordues, ses toits de tôle et son désordre.
Un siècle plus tard, c’est précisément ce désordre qu’on s’arrache.
Plus vieux que la ville
Le Kerem n’a pas été planifié, il a poussé. Des Juifs yéménites, arrivés par vagues depuis les années 1880, s’installent en 1906 sur un ancien vignoble - kerem, en hébreu - qui appartenait à des notables séfarades de Jaffa, les Chelouche, les Moyal, les Amzaleg. Ils bâtissent vite et pauvre : une ou deux pièces, des poutres, de la tôle, parfois une bâche en guise de toit.
Tandis que Tel-Aviv s’apprêtait à incarner la ville rêvée sur le sable, dessinée d’un seul trait, le Kerem en est le négatif exact : une contre-ville organique, faite de bric et de broc.
Payés au tarif arabe
Que le quartier soit né en bas de l’échelle ne doit rien au hasard ; c’est le produit d’une politique. Au tournant des années 1910, le mouvement sioniste veut imposer le « travail hébreu » - des Juifs employant des Juifs -, mais les ouvriers juifs venus d’Europe, plus coûteux que la main-d’œuvre arabe locale, s’organisent déjà en mouvement ouvrier.
En 1911, l’organisation sioniste envoie Shmuel Yavnieli recruter au Yémen, dans ce qui restera comme la première immigration planifiée de l’histoire du sionisme. L’historien Gershon Shafir en a exposé le ressort : faire venir des « ouvriers juifs payés au tarif arabe », assez démunis pour évincer la main-d’œuvre locale sans froisser l’idéologie nationale. Tenus pour des Arabes par l’establishment ashkénaze, les Yéménites font leur alya en même temps que Ben Gourion et Golda Meir, mais n’occupent pourtant aucune ligne du roman national. C'est dans cette communauté que le Mossad recrutera plus tard ses agents les plus discrets.
Le Kerem est né de cette assignation - et c’est sur ses plaques de rue, faute de mieux, que la communauté a fini par inscrire les noms que l’histoire officielle a négligés.
Le café qui raconte l'histoire
Asseyez-vous quelque part dans le Kerem et commandez un café botz. Il arrive non filtré, le marc tassé au fond du verre - botz, en hébreu, veut dire « boue » -, et il s’attend : on le laisse reposer le temps d’une histoire. Or l’histoire qu’on garde ici n’est pas celle que vendent les guides.
C’est, depuis trois générations, le récit d’une épopée doublée d’un soupçon que rien n’a jamais tout à fait dissipé.
Un tapis qui n’avait rien de magique
Le soupçon commence par une histoire incroyable. Entre juin 1949 et septembre 1950, l’opération « Tapis magique » transporte par avion près de cinquante mille Juifs yéménites vers le jeune État d’Israël, soit presque toute la communauté. La formule a fait fortune : un peuple biblique déposé d’un coup de tapis volant sur la Terre promise.
L’historienne Esther Meir-Glitzenstein a passé le conte au tamis et lui a opposé un autre titre, « une opération ratée et un mythe fondateur » : transit chaotique, près de huit cents morts en chemin, camps d’attente surpeuplés où les nourrissons mouraient en nombre. Ben Gourion note lui-même dans son journal que, dans les camps de transit, les enfants yéménites « mouraient comme des mouches ». C’est là, et dans les hôpitaux qui prolongeaient ces camps, que se noue le drame suivant.
L’affaire dite "des enfants disparus"
À leur arrivée, des centaines d’enfants exténués sont placés en convalescence ; beaucoup sont déclarés morts, et à leurs parents on ne montre ni corps ni tombe. Des soupçons sont nés sur la réalité de ces décès. On raconte que les enfants ne sont pas morts mais ont été adoptés par des familles ashkénazes avec la complicité de l’Etat. La rumeur enfle dans la communauté yéménite. Au point que l’Etat est oblige d’intervenir.
Trois commissions d’enquête (1967 à 2001), se sont penchées sur l'affaire des enfants yéménites, comme on l'appelle, depuis les années 1960 et toutes ont conclu que la plupart des enfants sont morts de maladies et ont été enterrés sans que leurs parents en soient informés ou impliqués. Selon le personnel médical, certains enfants décédés furent enterrés sans que l’on puisse prévenir leurs parents en raison de la désorganisation entourant l’arrivée des Yéménites et notamment du mauvais enregistrement des noms.
Mais la rumeur continue de circuler.
En 2016, sous la pression des familles et de l’opinion publique, l’État ouvre les archives : les documents relatifs à l’affaire sont déclassifiés et mis en ligne. La déclassification ne tranche pas le soupçon d’enlèvement organisé, mais elle révèle autre chose, tout aussi accablant : des pratiques médicales menées sur des enfants yéménites: quatre bébés sous-alimentés seraient morts après une injection expérimentale de protéines ; d’autres enfants seraient décédés à la suite de négligences médicales ; des autopsies auraient été pratiquées sans consentement parental, avant des inhumations en fosses communes, en violation de la tradition juive. La commission spéciale de la Knesset entend également que, dans certains cas, des cœurs d’enfants auraient été prélevés pour des médecins américains étudiant la faible incidence apparente des maladies cardiaques au Yémen.
Les témoignages rouverts devant la commission de la Knesset sont difficilement soutenables. Mais les historiens y voient surtout le mépris d’une époque pour ses immigrants pauvres, bien davantage que la preuve d’un complot organisé.
L’historien Tom Segev rappelle que les rumeurs d’enlèvement n’ont jamais été pleinement confirmées. Des centaines de milliers d’immigrants arrivent alors en Israël en pleine guerre, puis dans les années qui suivent immédiatement, alors que le pays demeure sous le choc. « Tous ces gens sont venus dans des conditions très, très difficiles : c’est une histoire de chaos », résume-t-il. La plupart des enfants sont probablement morts ; en revanche, aucune preuve n’a établi l’existence d’un système organisé destiné à arracher des bébés yéménites à leurs familles pour les confier à l’adoption.
C’est là que le récit bute. L’enlèvement organisé de bébés yéménites par des familles ashkénazes, que la communauté tient pour acquis, n’a été établi ni par les commissions d’enquête ni par les archives ouvertes depuis. Quelques tests ADN ont bien confirmé des cas isolés ; la preuve d’un système, elle, manque toujours.
Ici, dans le Kerem, le café botz se boit lentement : certaines histoires ont du mal à passer.
Le dernier des Juifs
L’opération Tapis magique aura permis d’emmener entre 1949 et 1950 la quasi-totalité des Juifs du Yémen en Israël. Une poignée (1.200) décidant de rester. Ensuite, l’émigration s’est poursuivie par petits groupes, vers Israël ou les Etats-Unis. En 2009, une soixantaine de Juifs sont exfiltrés vers New-York. En 2016, une nouvelle opération spéciale secrète en pleine guerre civile, évacue 200 dont le rabbin de la communauté et un rouleau de la Torah datant de plus de 600 ans.
Cette opération marque officiellement la fin des opérations de transfert par l’Agence juive.
En 2021, 13 sont évacués vers l’Egypte. A ce jour, il ne resterait que un seul Juif au Yémen : Levi Salem Musa Marhabi actuellement emprisonné par les forces rebelles Houtis et dont le sort demeure incertain.
Une âme à vendre
Le paradoxe du Kerem tient en une équation cruelle : il se vend d’autant mieux qu’il a moins changé. À deux minutes du marché HaCarmel, à cinq de la mer, ses ruelles bordées de citronniers et d’orangers, demeurées presque intactes, sont devenues l’adresse convoitée des acheteurs américains et français.
Si nombre de bâtiments restent délabrés, c’est aussi parce que la municipalité de Tel-Aviv peine parfois à retrouver la trace des premiers propriétaires : les registres fonciers de l’époque furent tenus avec une rigueur toute relative. Le reste se lit à même les façades : les familles fondatrices vendent, les investisseurs rénovent, et le village qui avait résisté un siècle à la ville se laisse désormais absorber, doucement mais sûrement, par la hausse des prix.
À mesure qu’il se gentrifie, le quartier risque de perdre ce qu’il avait à proposer de plus cher: son âme.
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Dix plaques de rue, dix noms que le roman national a oubliés : un grand rabbin de Sanaa, un poète liturgique, un dinandier devenu écrivain, le vrai nom du Tapis magique. Tant que l'âme dont parle ce texte tient encore debout, c'est dans ces rues qu'elle se lit.
Pour aller plus loin:
- Gershon Shafir, Land, Labor and the Origins of the Israeli-Palestinian Conflict, 1882-1914, Cambridge University Press, 1989. https://archive.org/details/landlabororigins0000shaf
- Esther Meir-Glitzenstein, The « Magic Carpet » Exodus of Yemenite Jewry: An Israeli Formative Myth, Sussex Academic Press, 2014. http://www.sussex-academic.com/sa/titles/middle_east_studies/Meir-Glitzenstein.htm
- Mark LeVine, Overthrowing Geography: Jaffa, Tel Aviv and the Struggle for Palestine, 1880-1948, University of California Press, 2005. https://www.ucpress.edu/books/overthrowing-geography
- Amy Horowitz, Mediterranean Israeli Music and the Politics of the Aesthetic, Wayne State University Press, 2010. https://wsupress.wayne.edu/9780814334652/
- Affaire des enfants disparus : base de 400 000 documents déclassifiés par les Archives d’État d’Israël (2016), avec le rapport de la commission Cohen-Kedmi (2001). Présentation et accès : https://www.timesofisrael.com/israel-opens-database-with-200000-declassified-documents-on-painful-yemenite-children-affair/


