Baruch Mizrahi - l'agent du Mossad que personne ne connaît
Eli Cohen a infiltré le sommet de l'État syrien avant de finir pendu à Damas, et tout le monde connaît son nom. Baruch Mizrahi a fait le même métier sur plus de continents, il est rentré vivant - et c'est resté un secret.
Dans le métier, la postérité obéit à une règle cruelle : elle préfère les fins spectaculaires aux longues carrières. Eli Cohen avait grimpé si haut dans l'appareil d'État syrien qu'il était devenu un proche conseiller du ministre de la Défense à Damas ; démasqué, il a été pendu en public sur une place de la ville en 1965. L'exploit et la chute ont fait de lui une légende - timbre, livres, série. Baruch Mizrahi a fait à peu près le même métier, sur plus de continents, et il est rentré vivant. Résultat : un quasi-anonymat, jusqu'à ce que Haaretz exhume son dossier en 2022 à partir d'archives du Mossad.
Mizrahi appartenait à une catégorie d'agents que l'Agence a recrutés à la chaîne dans les années 1950 et 1960 : des Juifs nés en pays arabes, arrivés en Israël avec, pour seul capital opérationnel, un dialecte sans accent et la connaissance intime de coutumes que personne ne pouvait apprendre dans un manuel. Des combattants envoyés vivre, sous une fausse identité, au cœur même des pays ennemis. Pour une agence qui devait opérer chez l'ennemi, c'était la matière première idéale : des hommes invisibles parce que parfaitement à leur place.
Baruch Mizrahi, un agent sur tous les fronts
Ce qui rend le dossier Mizrahi spectaculaire, à le lire, c'est qu'il semble avoir traversé presque toutes les grandes affaires de l'Agence en une seule carrière.
La Syrie, d'abord, pour du renseignement et du recrutement local - au moment même où Eli Cohen y opérait, sans que les deux hommes se connaissent, cloisonnement oblige. Puis le Liban, pour suivre le Fatah : arrêté à l'aéroport de Beyrouth, interrogé quatre jours, relâché faute de preuves. Le Mossad a ensuite jugé prudent de le « refroidir » loin du monde arabe, et l'a expédié en Amérique latine vérifier si un homme correspondait au criminel nazi Heinrich Müller, l'ancien chef de la Gestapo, jamais retrouvé après 1945. Au bout de plusieurs semaines, Mizrahi a conclu que ce n'était pas lui - une fausse piste de plus dans une traque qui en a accumulé beaucoup.
On le retrouve enfin au Yémen, à surveiller des dirigeants de l'OLP. Selon les documents cités par Haaretz, il y aurait photographié Ali Hassan Salameh, présenté comme l'un des organisateurs du massacre des athlètes israéliens à Munich en 1972. La tentation est grande de relier cette photo à l'affaire Lillehammer ; mieux vaut résister. En juillet 1973, à Lillehammer, en Norvège, un commando du Mossad a abattu un serveur marocain, Ahmed Bouchikhi, en le prenant pour Salameh - sur la foi d'une filature en Scandinavie et d'un informateur défaillant, non d'un cliché pris au Yémen. Le vrai Salameh ne sera tué qu'en 1979, à Beyrouth, à la voiture piégée. Le renseignement de Mizrahi a pu nourrir la traque ; lui attribuer Lillehammer serait lui prêter une erreur qui n'était pas la sienne.
La bascule
C'est au Yémen que la carrière vire au cauchemar. Arrêté pour des motifs restés obscurs, Mizrahi subit, toujours selon les documents révélés par Haaretz, un interrogatoire d'une brutalité méthodique : décharges électriques, coups, ongles arrachés, humiliations. Il finit par craquer et livrer sa véritable identité - mais tait l'essentiel, notamment l'épisode syrien, le plus compromettant.
Israël estime trop risqué d'envoyer un commando le récupérer et choisit d'attendre. Le relais viendra d'Ashraf Marwan, gendre de Nasser et conseiller de Sadate, agent du Mossad sous le nom de code « Angel » - celui-là même qui, en 1973, alertera sur l'imminence de l'attaque égyptienne du Kippour. Mizrahi est transféré du Yémen vers une prison égyptienne. Et c'est l'après-Kippour qui ouvre la fenêtre : le patron du Mossad de l'époque écrit à Golda Meir pour réclamer sa libération dans un échange de prisonniers, menaçant, dit-on, de démissionner dans le cas contraire. Mizrahi est finalement échangé et rentre vivant.
Vivant, donc sans légende. Cohen avait l'ascension et le martyre, ce que la mémoire collective retient ; Mizrahi n'a eu qu'une carrière et de la chance, ce qu'elle oublie.
Sources
Haaretz, « The Never-before-told Story of Israeli Spy Baruch Mizrachi » (28 octobre 2022) - source principale du récit Mizrahi - https://www.haaretz.com/israel-news/2022-10-28/ty-article-magazine/.highlight/the-never-before-told-story-of-israeli-spy-baruch-mizrachi/00000184-19ae-dacb-adc6-fdfe35800000

