Quartier de Neve-Shanan et plan de la Menorah de Yosef Tishler 1923

Neve Sha’anan : la menorah enfouie sous Tel-Aviv

Un quartier dessiné comme un chandelier à sept branches, à moitié bâti, puis avalé par la plus grande gare routière jamais conçue. C’est là que Tel-Aviv loge aujourd’hui ceux qu’elle préfère ne pas voir - et là, au cinquième étage d’un monstre de béton, qu’on a sauvé une langue. Histoire d’un quartier que la ville a passé un siècle à ne pas regarder.

Une bibliothèque yiddish au cinquième étage d'une énigmatique gare routière, entourée de réfugiés érythréens et d'un marché philippin officiellement inconnu. Avram Sarfati cherche ce type d'endroits chaque vendredi à Tel-Aviv. → Rejoindre Le Cercle (gratuit)

Vue du ciel, c’est une menorah : sept branches qui s’incurvent vers l’ouest, une artère centrale censée les allumer toutes. Vue de la rue, ce n’est rien - des trottoirs comme ailleurs, des immeubles fatigués, pas la moindre trace du dessin. Le quartier le plus ouvertement symbolique de Tel-Aviv est un symbole que personne, en bas, ne voit jamais.

Une utopie visible seulement d’en haut

Au début des années 1920, des Juifs quittent Jaffa pour fonder un quartier à eux, à la lisière sud de Tel-Aviv, entre la ville neuve et l’ancienne. Ils ne s’installent pas dans Ahuzat Bayit : ils bâtissent à l’écart, sur un terrain que personne ne voulait encore. Ils confient le tracé à un urbaniste, qui le dessine en forme de menorah : la rue Levinsky en Shamash, la bougie centrale, et de part et d’autre des rues incurvées vers l’ouest pour figurer les branches du chandelier. Le nom du quartier vient d’un verset d’Isaïe (33,20), « une oasis tranquille » : on baptise un quartier d’un vœu de calme avant même d’avoir posé les fondations.

Le calme n’est pas venu. Faute d’avoir pu acquérir tout le terrain, les habitants n’achèvent jamais le chandelier. Très vite, la communauté se délite, perd son rêve d’autonomie et finit par dépendre de Tel-Aviv pour tout. Premier hors-champ, involontaire : un quartier conçu comme une image et qui n’aura jamais le moyen de la terminer.

La plus grande gare du monde, dans un pays de trois millions d’habitants

Ce qui restait du dessin, la ville l’a recouvert. Dès 1964, l’architecte Ram Karmi - rentré de l’Architectural Association de Londres avec l’idée brutaliste d’« une ville entière sous un seul toit » - travaille au projet d’une nouvelle gare routière sur le flanc de Neve Sha’anan: la Tahana Merkazit.

Avec ses 7 étages (dont 2 en sous-sol) et ses 240 000 m², le bâtiment devait être une ville dans la ville, avec 1 500 magasins et plus d'un million de voyageurs par jour. Un projet pharaonique, loin de la réalité d'un pays qui ne comptait alors que 3 millions d'habitants. Le chantier s’ouvre en 1967. Il faudra vingt-six ans pour l’achever : la gare n’ouvre qu’en août 1993.

La gare occupe aujourd’hui un quart de la menorah et a étouffé le quartier en le coupant du reste de la ville. Le hors-champ, désormais, est une affaire d’architecture : 230 000 m² de béton posés là précisément pour qu’on n’ait aucune raison de s’y attarder, et tout autour, un quartier qu’on ne traverse plus que pour changer de bus.

La gare que Tel-Aviv a laissée derrière elle

La gare est un fiasco à peu près intégral. Sur ses huit niveaux, trois sont à l’abandon, et sur les autres, trois seulement servent vraiment de terminal ; le reste tient du décor : un cinéma désaffecté, un immense abri souterrain, une clinique, une garderie, un marché asiatique, des galeries, deux synagogues, une église. La municipalité projette de la démolir depuis des années, sans y parvenir : la coque de béton serait quasiment impossible à abattre, et sa chute noierait Tel-Aviv sous des semaines de poussière. Nœud principal des transports jusqu’en 2018, elle n’est plus, depuis, qu’une verrue qu’on regarde de loin.

Restent les locataires que le bâtiment a fini par s’attacher. Dans ses profondeurs, un tunnel de bus de deux cents mètres a été déclaré réserve naturelle, pour la colonie de chauves-souris qui s’y est installée. Plus bas encore, un abri prévu pour seize mille personnes - que la croyance populaire dit « nucléaire », ce qu’il n’a jamais été. Un cinéma sans spectateurs, des chauves-souris sous protection de l’État, un bunker pour une foule qui n’est jamais venue : le monument parfait à une ville qui détourne le regard.

Les invisibles héritent du hors-champ

À mesure que la gare déclinait, le quartier est devenu l’adresse de ceux que Tel-Aviv préférait ne pas compter. Travailleurs étrangers d’abord, puis, à partir du début des années 2000, demandeurs d’asile érythréens et soudanais arrivés par le Sinaï. La rue piétonne Neve Sha’anan aligne aujourd’hui restaurants soudanais et érythréens, barbiers, boutiques de téléphones, transferts d’argent ; les églises, comme une partie des commerces, sont souvent hors zonage. Et le parc Levinsky, en lisière de la gare, est devenu le salon à ciel ouvert de tout un quartier - au point qu’en décembre, sur la rue tracée en forme de chandelier, on vend des sapins de Noël et des bonnets de Père Noël.

La menorah a fini par éclairer une population qui, pour l’essentiel, ne fête pas Hanoukka.

Une vie cachée dans le ventre du béton

Dans le ventre du monstre, une vie s’est nichée que personne n’avait prévue. Dans les bras désaffectés de la gare, sans autorisation, se sont logés un marché philippin, une église africaine, un dispensaire pour réfugiés, une crèche pour leurs enfants. Et au cinquième étage, Yung Yiddish : la collection que Mendy Cahan a transportée là en 2006 pour sauver de la benne des livres en yiddish. Cahan a grandi à Anvers dans une famille hassidique - ses parents, survivants, parlaient yiddish à la maison. Il arrive en Israël à dix-huit ans, étudie la philosophie et la littérature yiddish à l’Université hébraïque de Jérusalem, devient acteur et speaker radio. En 1990, après le journal du soir sur Kol Yisrael, il passe une annonce : qui a des livres en yiddish dont il ne se sert plus, il vient les chercher. Les livres ont afflué. Sa théorie sur l’endroit : « Ce bâtiment est une vraie métaphore - le yiddish, c’est le mouvement, c’est aller de pays en pays. Les Hassidim de Bnei Brak côtoient ici les travailleurs étrangers. Cette polyphonie de voix et de cultures, c’est l’essence même du yiddish. » Les murs tremblent au passage des bus - rappel quotidien, dit-il, qu’une culture n’est jamais une chose stable.

Une mémoire ashkénaze et un présent africain, sauvés tous les deux dans la partie de la ville que personne ne visite.

Sous le béton, la menorah se rallume

Le hors-champ a eu son heure. Pendant la guerre de douze jours entre Israël et l’Iran, à l’été 2025, les habitants de Neve Sha’anan n’avaient nulle part où aller : pas d’abri dans leurs appartements, pas de famille ailleurs dans le pays, pas les moyens de payer une chambre plus sûre. Ils sont descendus deux étages sous terre, derrière une porte blindée héritée d’un autre âge, dans le ventre de la gare que personne ne visite. L’église philippine et la clinique pour réfugiés les y attendaient déjà - elles y avaient toujours vécu, faute d’un autre toit. L’endroit le moins regardé de la ville était devenu le dernier refuge de ses habitants les moins regardés. La symétrie n’était pas une métaphore : c’était l’adresse.

Depuis quelques années, la municipalité éclaire elle-même les immeubles à demi détruits du quartier, le temps d’un festival annuel que ses organisateurs ont appelé Menorat Laila - « la menorah nocturne » - en écho à la vieille utopie du chandelier.

La ville apprend à regarder Neve Sha’anan, tard, et le temps d’une mise en scène. C’est déjà ça.


A lire aussi : Neve Sha’anan en marchant

Dix stations à pied dans le quartier que cet article raconte : le symbole qu'on ne voit que d'en haut, la bibliothèque de jardin, le bunker des invisibles, le studio de yiddish au cinquième étage. La ville n'a besoin que d'un festival pour regarder Neve Sha'anan. Vous, une après-midi suffit.

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