Shapira: un quartier en devenir ?
Florentine est branchée, Neve Tzedek est chic. Shapira n'a jamais décidé - et pas parce qu'il hésite. Fondé en 1922 sur des terres que ni Tel-Aviv ni Jaffa ne revendiquaient, annexé à Tel-Aviv seulement en 1948, peuplé de communautés que personne n'attendait, il a traversé un siècle sans que la ville le regarde vraiment. Ce qu'on voit en marchant dedans est plus intéressant que ce qu'on en dit d'habitude.
Un quartier né d'une vexation, sur une terre que personne ne revendiquait, peuplé de communautés que personne n'attendait. Shapira n'a jamais décidé ce qu'il était. Avram Sarfati écrit chaque vendredi sur les quartiers que Tel-Aviv regarde de loin. → Rejoindre Le Cercle (gratuit)
Une vexation à l'origine du quartier Shapira
Au début des années 1920, Meir Getzel Shapira, entrepreneur juif américain arrivé en Eretz Israël avec la Quatrième Aliyah, achète un terrain au centre de Tel-Aviv, près de King George Street. Sa femme Sonia déteste le climat, le sable, l'insécurité ; pour la consoler, il fait construire une demeure éclectique, plante des palmiers Washingtonia, commande un lion en béton et deux obélisques. Il pousse l'égard jusqu'à faire poser sur les deux ruelles qui bordent la maison des plaques portant son nom et celui de sa femme.
Le maire Meir Dizengoff ne l'entend pas ainsi. Un particulier qui se donne le droit de baptiser des rues municipales, c'est un précédent qu'il refuse. Il convoque Shapira, l'éconduit, et il fait remplacer les plaques par Plonit et Almonit : en hébreu, les noms génériques qu'on utilise quand on ne veut pas en donner un vrai. L'équivalent de « rue Machin » et « rue Chose. La mesure se voulait provisoire. Elle a tenu jusqu'à aujourd'hui.
La suite tient du feuilleton. Sonia s'enfuit avec le jardinier. La presse locale s'empare de l'affaire. Shapira, humilié deux fois - par sa ville et par sa femme - se retire des allées du pouvoir municipal et achète, hors des limites de Tel-Aviv, un terrain au sud-est de la jeune capitale. Il y fonde son propre quartier. Il portera son nom, et Dizengoff ne pourra pas l'effacer cette fois-ci, parce que le quartier n'est juridiquement pas dans sa juridiction.
Ce point d'origine est rarement raconté. Il est pourtant le seul qui rende le quartier intelligible. Shapira n'est pas un quartier ordinaire qui aurait mal tourné. C'est un quartier né d'une vexation, sur une terre choisie précisément parce qu'elle n'appartenait à personne d'autre. Trois autres noyaux suivent à proximité dans les années suivantes - Oved A, Shapir-Klein, Givat Moshe - fondés chacun par des entrepreneurs distincts. Les quatre s'associent informellement pour partager une école. Ils ne demandent rien à personne, ce qui leur est accordé sans difficulté.
L'historiographie israélienne a longtemps ignoré ces faubourgs. Le travail le plus précis est celui de l'historien Tamir Goren, qui a montré dans Israel Affairs (2019) que les deux principaux faubourgs juifs de Jaffa - Shapira et Florentine - comptaient environ quinze mille habitants dans les années 1930 et vingt-sept mille dans les années 1940. Ce sont des chiffres très importants pour des quartiers que Jaffa administrait sans vraiment s'en occuper, et que Tel-Aviv regardait de loin sans vouloir les annexer.
En 1948, Tel-Aviv se réapproprie le quartier
Le 10 décembre 1948, sept mois après la déclaration d'indépendance, le gouvernement annexe d'un trait de plume à Tel-Aviv plusieurs faubourgs de Jaffa, dont Abu Kabir et Shapira. Cinquante mille nouveaux habitants entrent dans la ville ce jour-là.
L'annexion ne fait pas de cérémonie. Aucune plaque ne marque la date. Shapira passe d'une municipalité à l'autre sans que ses habitants en soient consultés. Tel-Aviv, qui célèbre par ailleurs son urbanisme moderne, traite le quartier comme une cicatrice qu'on préfère ne pas montrer.
L'architecte Sharon Rotbard, dans son ouvrage Ir levana, ir shehora (Babel, 2005 ; traduit chez Pluto Press et MIT Press en 2015 sous le titre White City, Black City), a démontré que le récit de la "ville blanche" Bauhaus, sacralisé par l'UNESCO en 2003, s'est construit sur l'effacement systématique des quartiers sud. Shapira en est l'illustration littérale : ni dans le périmètre UNESCO, ni dans les itinéraires Bauhaus, ni dans les guides francophones. Officiellement, le quartier n'existe pas dans le récit que Tel-Aviv fait d'elle-même.
La mosaïque sans projet
Parce qu'il était bon marché et qu'il n'avait pas de tutelle culturelle, Shapira a accueilli, vague après vague, les arrivants que les quartiers plus prestigieux refusaient. Les premiers étaient des Juifs géorgiens, boukhares et caucasiens, religieux pour beaucoup, qui ont apporté leurs synagogues, leurs cuisines et leurs langues. Sont venus ensuite des Juifs turcs et grecs, puis des familles ouzbèkes.
Tel-Aviv des quinze dernières années est l'histoire de quartiers qui basculent. Neve Tzedek est passé de slum à musée de lui-même, Florentine a couvert ses murs ouvriers de fresques pour les visiteurs en transit, le Kerem HaTeimanim a vu ses cours se transformer en terrasses de bars à vin. Shapira non. Le mécanisme habituel - hipsters, galeries, cafés véganes, prix de l'immobilier qui doublent - s'est enclenché il y a quelques années, mais s'est arrêté en chemin.
Pourquoi Shapira a-t-il résisté là où les autres ont basculé ? Ce qui freine la gentrification à Shapira est plus simple à nommer. Le quartier a une réputation d'insécurité documentée : les statistiques de la police israélienne le classent régulièrement parmi les quartiers de Tel-Aviv les plus touchés par les cambriolages. Un gang de jeunes, le SSQ - Shapira Squad - a défrayé la chronique en évoluant du vandalisme vers les agressions et les vols à main armée. Les ménages qui auraient suivi le mouvement de Florentine ont préféré s'installer ailleurs.
Le résultat est paradoxal : c'est aujourd'hui le quartier le plus difficile à classer de Tel-Aviv. Ni populaire au sens des années 1950, ni gentrifié au sens de Neve Tzedek, ni patrimonialisé, ni délaissé. Il est dans l'entre-deux, et il y reste.
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Sept stations, du lion de béton qui garde la maison du fondateur humilié jusqu'à la monnaie locale née d'un café qui a fermé. L'entre-deux dont ce texte parle ne se lit pas sur une carte : il se traverse, à pied, entre deux frontières que personne n'a jamais posées.
Pour aller plus loin:
- Tamir Goren, « Jaffa and the struggle to impede Tel Aviv's expansion 1942-1947 » - Israel Affairs, vol. 25, n° 1, 2019. https://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/13537121.2019.1554831
- Sharon Rotbard, White City, Black City: Architecture and War in Tel Aviv and Jaffa - Babel, 2005 (hébreu) ; MIT Press / Pluto Press, 2015 (anglais). https://mitpress.mit.edu/9780262527729/white-city-black-city/
- Sue Surkes, « In south Tel Aviv, organic plant waste powers an eco-friendly mini-economy » - Times of Israel, 13 juin 2026. https://www.timesofisrael.com/in-south-tel-aviv-organic-plant-waste-powers-an-eco-friendly-mini-economy/
- Ortal Levi, « Après 11 ans : le Café Shapira ferme ses portes » - TLV Online, 4 mai 2026 (en hébreu). https://tlvonline.co.il/
- Haaretz, « Tel Aviv's Forgotten Neighborhood » (recension du livre Rotbard 2009) - Haaretz, 21 mai 2009. https://www.haaretz.com/1.5055167
- Haaretz, « Tourist Tip #21: Anonymous Alleyways » (Simta Plonit et Simta Almonit) - Haaretz, 14 août 2012. https://www.haaretz.com/israel-news/travel/2012-08-14/ty-article/tourist-tip-21-anonymous-alleyways/0000017f-ed12-ddba-a37f-ef7e821e0000
- org.il, « Discovering South Tel Aviv » - Description de la Maison Rouge et des maisons-puits. https://www.bina.org.il/english_articles/discovering-south-tel-aviv/
- Schnell & Benjamini, Geographical Research Forum, 2005 - Étude sur l'hétérogénéité du quartier Shapira. https://www.researchgate.net/figure/Ethnic-groups-in-the-Shapira-neighborhood_fig2_250171404


