La lettre qui valait 100 000 dollars
En 1915, Trumpeldor console un père en deuil en hébreu - langue qu'il maîtrise à peine. Un siècle plus tard, cette lettre de quelques lignes déclenche une bataille juridique sur ce qu'un État peut s'approprier au nom de sa mémoire.
En 2019, une lettre manuscrite signée Joseph Trumpeldor est mise aux enchères à Jérusalem et adjugée au prix extravagant de 100 000 dollars. Un collectionneur affirme l'avoir achetée légalement pour 600 dollars auprès d'un particulier aux États-Unis. L'Institut Jabotinsky saisit la justice. Il aurait peut-être mieux fait de s'abstenir.
La lettre date de 1915. Trumpeldor commande alors le Zion Mule Corps, unité juive engagée aux côtés de l'armée britannique dans la campagne de Gallipoli. L'un de ses soldats, Binyamin Wertheimer - fils d'une famille ultra-orthodoxe de Jérusalem, qui avait confié à son commandant avant de partir au front qu'il craignait de s'effondrer au combat et de faire honte aux Juifs - meurt de ses blessures et est enterré à Alexandrie, en Égypte. Quelques mois plus tard, son père Yehoshua écrit à Trumpeldor pour lui demander de lui renvoyer les tefilines de son fils. Son père conclut sa lettre, selon Haaretz, par ces mots : « Écrit et scellé avec une larme. »
Trumpeldor lui répond en hébreu, dans ce qui est considéré comme la seule lettre connue qu'il ait écrite dans cette langue : « Vous avez gagné mon respect par votre capacité à élever votre fils de telle sorte qu'il était à la fois un homme bon, un bon Juif et un bon militaire. Je comprends la douleur qui vous habite, mais sachez que votre fils est tombé en héros pour le peuple juif et pour la Terre d'Israël. »
Une première version, en somme, du « il est bon de mourir pour son pays » - qu'aurait prononcé Trumpeldor cinq ans plus tard en mourant à Tel Haï, et qui fera de lui un mythe national.
Le cachet qui relance l'affaire
C'est un article du journal de droite Israel Hayom signalant la mise aux enchères qui déclenche la réaction de l'Institut Jabotinsky : le cachet du Beitar Museum - ancien nom de l'Institut - est visible sur le document, ce qui amène la direction à déposer plainte pour vol. En 2021, le procureur général Avichaï Mendelblit en personne intervient, qualifiant la lettre de « bien culturel sous forme de document historique lié au renouveau national du peuple juif dans sa patrie » et demandant au tribunal de district de Jérusalem d'en bloquer la vente.
La nation de suffit pas
En 2022, la juge rejette les arguments de l'Institut et aussi, faire rare, du célèbre procureur général. Sa décision mérite d'être lue attentivement.
Elle commence par réprimander l'Institut : celui-ci avait bien possédé cette lettre, mais s'en était débarrassé à une certaine époque - preuve qu'il ne lui reconnaissait alors aucune valeur patrimoniale particulière. C'est le collectionneur privé, écrit-elle, qui « a poli le document qu'il avait, et c'est lui qui a transformé une pierre brute en diamant ».
Sur le fond juridique, elle tranche : l'intérêt national ne suffit pas à justifier qu'on prive un individu de sa propriété. Cette lettre appartient à la mémoire collective, plaidaient l'Institut et le procureur - donc l'État peut la récupérer. La juge répond : s'approprier un bien privé au nom de la nation, c'est de la nationalisation, et la nationalisation requiert une loi explicite qui n'existe pas ici.
Elle note enfin que le sentiment exprimé dans la lettre - mourir pour son peuple et sa terre - n'était pas propre à Trumpeldor, mais reflétait l'ethos partagé de générations entières. Ce qui rendait la lettre précieuse, selon la juge, n'était donc pas une singularité de contenu, mais la conjonction de l'auteur, de la langue et du moment. La décision contraste avec d'autres affaires où les tribunaux israéliens ont tranché différemment : en 2016, la Cour suprême avait ordonné le transfert à la Bibliothèque nationale de Jérusalem des archives de Max Brod, qui incluaient des manuscrits inédits de Kafka - un fonds jugé suffisamment singulier pour justifier qu'on en prive les héritières privées qui le détenaient.
La vente fut autorisée, sous réserve que la lettre soit préservée et reste accessible aux générations futures.
Yehoshua Wertheimer demandait les tefilines de son fils. Trumpeldor lui a répondu avec la mémoire nationale. La mémoire nationale s'est vendue 100 000 dollars.
Yehoshua Wertheimer demandait les tefilines de son fils. Trumpeldor lui a répondu avec la mémoire nationale. La mémoire nationale s'est vendue 100 000 dollars. Avram Sarfati écrit chaque vendredi sur ce que les États font de leurs héros — et ce que les héros coûtent. → Rejoindre Le Cercle (gratuit)
Sources :
- Haaretz, Ofer Aderet, juin 2019 : Who Stole Trumpeldor's 1915 Letter to a Bereaved Father?
- Haaretz, mai 2021 : Israel Moves to Block Sale of Trumpeldor Letter
- Haaretz, novembre 2022 : Israeli Court Rules Trumpeldor Letter Can Stay in Private Hands
- Israel Hayom, Hanan Greenwood, juin 2019 : Jabotinsky Institute Claims Ownership of Trumpeldor Letter
- Commonwealth War Graves Commission : Alexandria (Chatby) Jewish Cemetery No.3
- Haaretz, août 2016 : Top Court Gives Israel's National Library Possession of Disputed Franz Kafka Papers

