Trumpeldor - une phrase, un bras, un pays
Le bras, il l'a perdu pour de bon, en Mandchourie. Sa phrase célèbre, deux hommes jurent l'avoir entendue. Entre les deux, la fabrication de l'éthos militaire de l'Etat hébreu.
Le monument qui commémore Joseph Trumpeldor ne lui ressemble pas. Dans le cimetière de Kfar Giladi, en Galilée, où il est enterré, aucun soldat manchot ne se dresse. À sa place : un lion de pierre, gueule ouverte, sculpté par Avraham Melnikov et inauguré en 1934. On ne bâtit pas un mythe avec un moignon - on le bâtit avec des crocs.
Le bras de Trumpeldor: ce que l'on sait
Né en 1880 dans le Caucase, fils d'un Juif enrôlé de force dans l'armée tsariste, Trumpeldor s'engage à son tour. Il perd un bras à Port-Arthur pendant la guerre russo-japonaise, en revient décoré et promu officier - distinction rare pour un Juif sous le tsar. Un soldat de métier, mutilé au combat, avant même d'avoir vu la Palestine.
Il émigre en 1911. Pendant la Première Guerre mondiale, il co-organise avec Zeev Jabotinsky le Zion Mule Corps, première unité juive sous uniforme britannique depuis l'Antiquité - fait avéré, et déjà chargé de symbole pour le mouvement sioniste naissant.
Tel Haï : ce qui s'est passé
En mars 1920, les frontières de l'après-Empire ottoman ne sont pas encore tranchées. Les Britanniques ont cédé l'année précédente la haute Galilée à la juridiction française, en pleine guerre franco-syrienne. Trumpeldor commande la défense de Tel Haï, avant-poste juif officiellement neutre mais soupçonné par les miliciens arabes pro-syriens d'abriter des soldats français. C'est ce prétexte qui déclenche l'assaut. Huit combattants juifs meurent dans cette bataille, dont Trumpeldor. Touché à la main et au ventre, il meurt le soir même pendant son évacuation vers Kfar Giladi.
C'est ici que l'histoire devient récit. Deux témoins ont rapporté ses derniers mots : « Ein davar, tov lamut be'ad artzenu » - « Peu importe, il est bon de mourir pour notre pays ». La formule fera carrière. Dans les années 1990 une autre thèse rivale circule : Trumpeldor, dont la langue maternelle était le russe, aurait lâché un juron bien moins héroïque. La vérité est invérifiable et le restera. On notera seulement que la phrase consacrée est le décalque exact d'un vers d'Horace - dulce et decorum est pro patria mori - que tout Européen lettré de sa génération connaissait.
Soit il a cité Horace en mourant, soit on l'a cité à sa place.
Le mythe de Trumpeldor: ce qu'on en a fait
Peu importe, au fond, ce qu’il a réellement dit : ce qui compte, c’est l’usage qui en a été fait. Tenir ses positions, combattre, mourir pour son pays plutôt que céder devient le mantra de l’héroïsme du Yishouv, puis le socle d’une doctrine : défendre le territoire coûte que coûte. Jabotinsky nomme son mouvement de jeunesse Beitar, acronyme de Brit Yossef Trumpeldor, « l’alliance de Joseph Trumpeldor ». Des rues, des clubs de football et même un cimetière de Tel-Aviv portent son nom. Et la ville fondée près du champ de bataille s'est d'abord appelée Kiryat Yosef, avant de devenir en 1950 Kiryat Shmona - la « Cité des Huit". La droite sioniste dure, tout comme dans l'affaire Altalena, tente depuis de s’approprier le personnage.
Huit hommes transformés en ville, un homme blessé transformé en lion. C'est ainsi que travaille un mythe national : il part d'un fait avéré et d'une phrase douteuse, et finit en ville habitée, en monument, en doctrine militaire. Le mythe a même une valeur marchande : une des rares lettres en hébreu de Trumpeldor , achetée 600 dollars, a été revendue 100 000. La ville existe, le lion aussi ; que la phrase soit vraie n'y change plus rien. Le lion a fini sur les timbres, les pièces, les affiches. En juin 2025, l'armée israélienne a baptisé « Roaring Lion » son opération contre l'Iran, et le Premier ministre a relié le nom au mémorial de Tel Haï.
Un siècle plus tard, le fauve de Melnikov rugit encore.
Yom Hazikaron
C'est ce culte du sacrifice qui se rejoue chaque année à Yom Hazikaron, la journée du souvenir. En 2025, Israël y honorait 25 417 soldats tombés et 5 229 victimes du terrorisme - deux décomptes qui remontent à 1860, avant même l'État. L'essentiel de la hausse récente porte un nom : le 7 octobre 2023 et la guerre qui a suivi, qui ont ajouté aux listes les soldates de la base de Nahal Oz comme des centaines d'autres.
Et chaque année reviennent les mêmes discours. Présidents, ministres, chefs d'état-major y célèbrent l'esprit de bravoure légué par les héros, le devoir de marcher dans leurs pas, les morts devenus bâtisseurs de la nation.
Bref, du Trumpeldor dans le texte.
Les derniers mots de Trumpeldor sont contestés. Ils sont gravés partout. Avram Sarfati écrit chaque vendredi sur cet écart-là - entre ce qu'on sait, et ce qu'on répète.
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Sources
- Giora Goodman, « Between the battles of Tel Hai and Samakh: Britain's security policy in north-east Palestine in the Spring of 1920 », Journal of Israeli History, vol. 39, n° 1, 2020.
- tandfonline.com/doi/abs/10.1080/13531042.2021.1968525
- « Word of the Day: Tov Lamut Be'ad Artzeinu », Haaretz, 2013. haaretz.com - Word of the Day: Tov Lamut Be'ad Artzeinu
- « Kiryat Shmona », Encyclopædia Britannica (mis à jour avril 2026). britannica.com/place/Kiryat-Shmona
- Gil Weissblei, « The Story of a Sculpture: The Roaring Lion of Tel Hai », Bibliothèque nationale d'Israël, 2019.blog.nli.org.il/en/heroic-lion
- « Israel's Remembrance Day to honor 5,229 terror victims and 25,417 fallen soldiers », The Jerusalem Post, 25 avril 2025. jpost.com/israel-news/article-851503


