bâtiment industriel du quartier kiryat hamelacha

Florentine en marchant

Dix stations, deux zones. Les cinq premières explorent l'épicentre nord autour du marché Levinsky. Les cinq suivantes descendent vers Kiryat Hamelacha au sud.

Carnet de marche

Point de départ : parc HaMesila, entrée rue Eilat / angle Neve Tzedek. Durée : 2h30 à pied, sans les pauses. Distance : environ 2,5 km. Le matin convient mieux pour la zone Levinsky ; la fin d'après-midi pour Kiryat Hamelacha (galeries ouvertes en général de 11h à 18h). Les deux zones peuvent se faire séparément.

ZONE NORD - Autour du marché Levinsky

1. Le parc qui matérialise la frontière

Le Parc HaMesila longe l'ancienne voie ferrée Jaffa-Jérusalem inaugurée le 26 septembre 1892. Traversez-le et retournez-vous : d'un côté du corridor, Neve Tzedek est classé, restauré, protégé depuis les années 1980 ; de l'autre, Florentine a attendu les années 2000 pour que la municipalité s'y intéresse - par projets immobiliers isolés plutôt que par plan d'ensemble. Ce décalage dans le temps explique tout ce que vous verrez dans les rues qui suivent. La même ville, le même parc, deux politiques radicalement différentes - et la frontière la plus révélatrice de Tel-Aviv.


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Neve Tsedek s'est refait une beauté. Florentine a refusé. Et c'est Florentine qui a gagné.

2. Les rues de métier

À chaque rue, sa spécialité : rue Herzl pour les meubles, rue Wolfson pour les luminaires, rue Matalon pour les déguisements de Pourim, rue Kfar Giladi pour les bijoux de fantaisie. Cette géographie commerciale raconte un quartier populaire aujourd’hui en voie d’effacement. L’intérêt de ces rues ne tient pas seulement à leurs vitrines figées dans le temps, mais à ce qu’elles révèlent d’un monde commerçant qui disparaît peu à peu. Dans vingt ans, qu’en restera-t-il ? Sans doute presque rien.

3. Le marché qui a perdu son grec et la maison qui le garde

Le marché Levinsky s'étale entre les rues Herzl et Ha'Aliya. Quelques échoppes fondées entre 1920 et 1960 proposent encore les spécialités sépharades venues de Salonique - kefta de prasa, yaprak. À deux pas, rue Florentine, Beit Saloniki maintient vivante la mémoire des fondateurs grecs du quartier : expositions, archives, événements communautaires. C'est l'endroit où la communauté déportée continue d'exister par fragments. On est tenté de passer devant sans entrer, parce que la façade ne promet rien. C'est une erreur que Florentine vous fera commettre plusieurs fois.

4. Deux synagogues et un rabbin qui connaissait tous les prénoms

Synagogue Hechal Yehuda, rue Henriette Szold : construite pour la communauté juive grecque, conçue en forme de coquillage - référence, dit-on, au passé maritime des Juifs de Salonique. Dans un quartier où l'histoire se lit d'habitude sur des façades banales, ce bâtiment dit quelque chose de délibéré. La forme est un argument.

Plus loin, place Buchman - cette petite place porte le nom d'une famille dont la maison servait de cantine pour les pauvres. La rue qui y mène porte celui du rabbin Yitzhak Yedidia Frenkel, arrivé de Pologne et installé à Florentine où il finira grand rabbin de Tel-Aviv. Il se promenait dans les ruelles, saluait les passants par leur prénom, connaissait l'histoire de chaque famille. Sa synagogue Ahavat Hessed tient toujours au bout d'Abarbanel, encerclée par les fresques sans en avoir l'air. Le rabbin Frenkel aurait souri.

5. Le poète qu'ils ont tué dans un appartement

8 rue Avraham-Stern. Le musée Lehi occupe l'appartement où Stern fut abattu par la police britannique le 12 février 1942. L'histoire officielle retient le chef de bande ; elle oublie le poète qui avait étudié les lettres classiques, préparé un recueil de vers dès 1934, et signé les paroles de l'hymne du Lehi - Soldats Anonymes - dont la mélodie fut composée par sa femme Roni. Il était parti à Florence faire un doctorat en langues et littérature classiques ; ses professeurs y voyaient un avenir académique. S'il s'était caché à Florentine, c'était parce que le quartier était pauvre, dense et anonyme - la meilleure protection pour un homme traqué.

ZONE SUD - Kiryat Hamelacha

6. L'architecture qui a inventé le quartier

Rues Cordovero et Vital. Avant d'atteindre Kiryat Hamelacha, ce sont ces rues qu'on longe, et c'est ici qu'on voit le mieux ce que la décision de 1933 a produit : des immeubles dans le style moderniste de la période mandataire, où l'atelier occupe le rez-de-chaussée et le logement les étages. Les façades le montrent clairement : ouvertures larges du bas pour les machines et les livraisons, fenêtres plus étroites du haut pour les familles. La ville et l'usine dans le même immeuble, l'ouvrier et le patron dans le même escalier. Les architectes appelaient ça du modernisme social. À Florentine, personne n'avait de mot pour ça - c'était juste la maison.

7. Les galeries dans les hangars

Kiryat Hamelacha a été construite en 1959 pour les usines et les ateliers de la ville. Pendant des décennies, la zone a eu une réputation que personne ne cherchait à améliorer. Puis des galeries sont arrivées, attirées par les volumes - hauteur cathédrale, verrières d'usine, pas de colonne porteuse au milieu.

Art Space Tel-Aviv, 6 Shvil Hamerets : des artistes israéliens émergents dans un ancien espace industriel qui n'a pas été lissé pour l'occasion. Galerie Rosenfeld, 1 Shvil HaMif'al : une des premières galeries d'art contemporain à avoir parié sur cette zone, spécialisée depuis plusieurs années dans les jeunes artistes israéliens. Et le Hameretz2, centre culturel qui propose des pièces de théâtre et des projections de films dans une programmation qui assume ses contradictions. Trois lieux emblématiques de la scène culturelle et artistique de Tel-Aviv.

8. Le quatuor et la rave, sans transition

À quelques pas des galeries, une salle de concert dédiée à la musique classique - la FBMC - voisine avec quelques-uns des clubs les plus durs de la ville. Personne n'a planifié cette cohabitation. Elle dit quelque chose d'essentiel sur ce qu'est Kiryat Hamelacha : un endroit qui refuse de choisir un seul registre, comme Florentine a toujours refusé de choisir une seule classe sociale. Le soir, les rues qui étaient désertes à midi s'animent d'une ambiance underground et électrisante, loin des clubs mainstream du centre.

Pour les amateurs de raves industrielles, c'est ici que ça se passe.

9. Trois façons d'avoir raison sur la nourriture

Coffeelab torréfie ses grains sur place, chaque semaine, en quantités précises - ce degré de contrôle dans un hangar qui sentait l'huile de machine il y a vingt ans dit quelque chose sur ce que Kiryat Hamelacha est devenu. Al Rampa, restaurant végétarien dont la terrasse donne sur le quartier, invite des musiciens le soir - ce qui rend l'ensemble festif sans que personne ne l'ait vraiment décidé. Et Joz Ve Loz a supprimé la carte - le menu change tous les jours - et laisse chaque client fixer le montant qu'il paiera en fin de repas. Le restaurant est toujours plein.

10. La série, les murs, et le lecteur devant eux

Ruelle Frenkel, au croisement d'Abarbanel. En 1997, Eytan Fox et Gal Uchovsky créent la série Florentin sur Channel 2 - première série israélienne à montrer des personnages gays dans des rôles principaux. Le quartier s'est vu à la télé et n'en est plus tout à fait remis. Le journal Haaretz a publié un article furieux quelques années plus tard, déplorant l'impact des visiteurs qui dénaturent l'esprit originellement ouvrier du quartier. C'est le paradoxe terminal de Florentine : on vient voir un quartier authentique, et par ce seul geste, on commence à le dissoudre.

Cette promenade ne prétendait pas dresser la carte des incontournables. Depuis un siècle, Florentine refuse qu'on lui assigne une identité ; il serait maladroit, à notre tour, de lui dicter où poser le regard.

Le Cercle - Chaque vendredi, Avram Sarfati écrit depuis Tel-Aviv

Ce que Florentine négocie aujourd'hui - entre refus et capitulation, entre atelier et galerie - se joue aussi dans d'autres quartiers de Tel-Aviv. Le Cercle suit ces transformations de près, depuis l'intérieur.

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Sources

 

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