L'Altalena - le jour où Israël a tiré sur ses propres soldats

Sur l'une des rares photographies de l'affaire, l'Altalena brûle au large de la plage de Tel-Aviv. Ce cargo transporte huit cents immigrants et un arsenal destinés à un État qui a cinq semaines d'existence. Et c'est ce même État qui vient d'ordonner de l'envoyer par le fond.

Pour comprendre comment un État en arrive à retourner ses armes contre ses propres combattants devant ses propres habitants, il faut remonter aux trois milices qui le précèdent. La Haganah, de loin la plus nombreuse, bras armé de l'establishment sioniste travailliste. Et deux organisations plus petites, plus radicales : l'Irgoun Zvaï Leoumi et le Lehi.

L'histoire de ces trois organisations n'a rien d'anecdotique : c'est en elle que se lisent les fondements de la société israélienne et les grands courants qui l'irriguent encore. La preuve par les hommes : ces trois sigles fournissent à Israël trois de ses futurs Premiers ministres. Menahem Begin, qui commande l'Irgoun, dirigera le pays de 1977 à 1983. Itzhak Shamir, l'un des chefs du Lehi, de 1986 à 1992. Quant à David Ben Gourion, Premier ministre dès 1948, il n’a jamais commandé la Haganah sur le terrain - ce rôle revenait à Yaakov Dori, futur premier chef d’état-major de Tsahal. Ben Gourion en détenait autre chose, de plus décisif : l’autorité politique.

Toute l’affaire de l’Altalena et un condensé de cette histoire.

Le monopole de la force légitime

Au printemps 1948, le gouvernement provisoire fait une chose que tout État naissant doit faire pour exister : il s’arroge le monopole de la force légitime. La Haganah - avec le Palmach pour unité combattante d’élite - devient Tsahal, et toute autre organisation armée est déclarée hors la loi. L’Irgoun et le Lehi acceptent, en principe, de fondre leurs combattants dans la nouvelle armée. En principe.

Mais l’Irgoun refuse l’armistice et veut poursuivre la lutte armée jusqu’à la libération de Jérusalem. Dirigée par Begin, cette organisation paramilitaire s’inscrit dans une tradition héritée de Joseph Trumpeldor et fondée sur l’idée du sacrifice fondateur. Bien que Begin affirme dans ses Mémoires n’avoir jamais recherché l’affrontement, l’enjeu de l’été 1948 dépasse Jérusalem : il concerne le monopole de la force légitime, disputé entre la Haganah et l’Irgoun, avec en arrière-plan le risque d’une guerre civile. Tant que l’Irgoun conserve ses propres armes, ce monopole d’État demeure incomplet.

C’est dans ce contexte qu’arrive l’Altalena, affrété par l’Irgoun, chargé d’immigrants et d’un stock considérable d’armes et de munitions. Le gouvernement exige que toute la cargaison passe sous son seul contrôle. L’Irgoun propose un compromis : qu’une part substantielle des armes - notamment pour son bataillon de Jérusalem, resté hors de Tsahal - lui revienne. Le compromis échoue.

Et c’est là que l’on bascule.

Deux jours, deux ports, dix-neuf morts

L’affaire se joue en deux temps que l’on oublie souvent de distinguer. Le 20 juin, le navire accoste d’abord à Kfar Vitkin, au nord de Tel-Aviv. Les premiers immigrants débarquent, les premières caisses aussi, et les premiers coups de feu éclatent entre l’Irgoun et l’armée - on ne sait toujours pas avec certitude qui a tiré le premier. Begin ordonne alors au navire de gagner Tel-Aviv, où l’Irgoun compte ses partisans.

Le 22 juin, l’Altalena s’échoue au pied de la rue Frishman, sous les yeux des habitants, des journalistes et d’observateurs de l’ONU. Ben Gourion, pour qui le temps des compromis est révolu, ordonne de tirer au canon. Le navire prend feu. Au total, sur les deux journées : dix-neuf morts - seize combattants de l’Irgoun et trois soldats de Tsahal. Des hommes qui, quelques semaines plus tôt, auraient combattu côte à côte.

La guerre civile ne tient plus qu’à un fil - et au refus d’un homme de le rompre. Depuis la station de radio de l’Irgoun, bouleversé par la colère et le chagrin, Begin ordonne à ses hommes de ne pas riposter. Une guerre entre frères, jamais.

Menahem Begin reviendra avec émotion sur ce moment dans ses Mémoires (La révolte d'Israël, Editions Albatros, 1978, pp. 189-190):  "Tous ceux qui me connaissent savent que la vie ne m’a pas choyé. Dès mon enfance, j’ai connu la faim et la peine. Et souvent, la mort a rodé autour de moi, à l’étranger comme dans ma patrie. Mais les périls et les soucis ne m’ont jamais fait pleurer. Je n’ai versé des larmes que le jour où notre indépendance fut proclamée et le jour où l’Altalena fut détruit… Les larmes de salut existent comme celles de douleur. Il y a des moments où il faut choisir entre le sang et les larmes. Parfois, ainsi que notre révolte contre l’oppresseur nous l’enseigna, il est nécessaire que le sang remplace les larmes. Et parfois, ainsi que nous enseigna l’Altalena, les larmes doivent remplacer le sang. Et cela, il faut le rappeler tout particulièrement à ceux qui bombardèrent l’Altalena, tuèrent des hommes et tirèrent sur ceux, y compris les blessés qui s’échappaient des flammes. (…) Et ils finiront peut être par comprendre qu’il est parfois préférable qu’un homme verse des larmes sur un acte abominable commis en Israël, plutôt que le peuple ait à en pleurer les conséquences. Car il advint qu’il n’y eut pas de guerre fratricide qui aurait détruit l’Etat Juif avant même sa naissance. Malgré tout, il n’y eut pas de guerre civile !"

Ce refus de l’affrontement fratricide n’est pas une réaction circonstancielle : il constitue la marque profonde de Menahem Begin, celui qui, jusqu’au bout, plaça l’unité juive au-dessus de tout avantage partisan. Mais l’affaire, comme le meurtre jamais élucidé de Haïm Arlozoroff, révèle les fractures internes du mouvement sioniste - des tensions qui ont structuré, et structurent encore, la scène politique israélienne.

L’événement n’a laissé que de rares images. La plus reproduite, le navire embrasé devant la foule, est due à Hans Pinn, du service de presse gouvernemental. Mais Robert Capa, alors en Israël, a lui aussi saisi l’Altalena sous le feu ce 22 juin - un tirage en est conservé dans ses archives à l’International Center of Photography de New York.

La filière française de l'Altalena

L’Altalena n’arrivait pas de nulle part. Le navire avait quitté la France le 11 juin 1948, chargé d’armes d’origine française, le jour même où entrait en vigueur la première trêve de la guerre - celle qui interdisait précisément l’entrée de nouvelles armes. L’historien Meir Zamir a consacré une étude au rôle discret de Paris dans l’affaire, qu’il décrit comme une action clandestine de la Quatrième République en faveur de l’armement de l’Irgoun.

Quant au nom du bateau, il ajoute une ironie que l’histoire n’a pas fait exprès. Altalena - « balançoire » en italien - était le nom de plume de Vladimir Jabotinsky, le père du sionisme révisionniste dont l’Irgoun se réclamait. L’État d’Israël allait donc couler un navire portant le pseudonyme du maître à penser de ceux qu’il visait.

L'Altalena, le bateau que l'on veut repêcher

Voilà pour 1948. Reste l’épilogue, qui est le vrai sujet de cette chronique.

L’Altalena n’a jamais cessé d’être une plaie ouverte entre la droite révisionniste, héritière de l’Irgoun, et la gauche travailliste, héritière de Ben Gourion. Le spectre de la guerre civile a refait surface en 2023, lors de la réforme judiciaire que ses adversaires ont qualifiée de coup d'état judiciaire. Puis, en 2025, le gouvernement Netanyahou a franchi un pas mémoriel : le ministère du Patrimoine a engagé près d’un million de shekels pour localiser l’épave, par quinze milles de fond. Le ministre de la Justice Yariv Levin a dit tout haut l’intention : ériger ces vestiges en monument, symbole de l’héroïsme du mouvement révisionniste.

Couler un navire prend une journée ; en faire un monument, trois quarts de siècle. L'histoire ne se venge pas - elle change simplement de mains.

Sur l'Altalena, des Juifs ont tiré sur des Juifs. Begin a refusé la guerre civile. Avram Sarfati écrit chaque vendredi sur les épisodes qu'Israël n'a pas tranchés.
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Sources

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