Israël proclamé en 32 minutes
Le 14 mai 1948 à 16h00, des chaises empruntées aux cafés du boulevard Rothschild attendaient les fondateurs d'un État. Trente-deux minutes plus tard, l'indépendance d'Israël était proclamée.
Le 14 mai 1948, le mandat britannique expirait à minuit. Les armées arabes s'assemblaient aux frontières. C'est dans ces conditions que l'indépendance d'Israël fut proclamée par David Ben Gourion, dans l'urgence et sans certitude que l'État survivrait à la nuit. Ce que l'on retient de cette journée, c'est l'image solennelle. Ce que l'on sait moins, c'est tout le reste.
Le texte fondateur d'Israël ne mentionne ni Dieu, ni les frontières. Il a été lu le 14 mai 1948, écrit en quelques jours, et n'a jamais été remplacé par une constitution. Avram Sarfati écrit chaque vendredi sur ces textes qui n'ont pas vieilli parce qu'ils n'ont pas commencé.
Le choix du lieu pour proclamer l'indépendance d'Israël
Il était impossible de déclarer l'Indépendance d'Israël à Jérusalem, car dès le lendemain de l'approbation du Plan de la Palestine par la Société des Nations (ancêtre de l'ONU) le 29 novembre 1947, la guerre avait éclaté et la ville se trouvait assiégée.
À Tel-Aviv, la salle publique la plus spacieuse de la ville fut d'abord envisagée. Néanmoins, pour des raisons de sécurité, notamment la peur d'un bombardement, le choix final se porta sur le Musée de Tel-Aviv, jugé plus discret.
La cérémonie solennelle
La veille de la cérémonie, environ 400 personnalités reçurent en main propre, remis par messager spécial, un carton indiquant le lieu, l'heure et l'objet exact - la déclaration d'indépendance -, avec instruction expresse de garder confidentiel jusqu'au contenu de l'invitation elle-même.
Malgré les consignes d'extrême confidentialité entourant la cérémonie d'indépendance d'Israël, le secret ne tint pas. Le 14 mai 1948 à 16h00, juste avant Shabbat, la petite salle du Musée de Tel-Aviv - l'ancienne demeure du maire Meir Dizengoff - était pleine à craquer, et la rue noire de monde.
Dans la salle principale, des chaises empruntées aux cafés voisins et des tapis réquisitionnés dans les magasins de la rue entouraient une estrade spécialement montée. Au centre, un simple tissu bleu encadrait un portrait de Théodore Herzl, flanqué des deux futurs drapeaux de l'État d'Israël. Les murs étaient décorés de toiles d'artistes juifs provenant de la collection privée de Meir Dizengoff et dépeignant la vie des Juifs pendant leurs deux mille ans d'exil.
À 16h00 précises, David Ben Gourion tapa trois coups de marteau et déclara la séance ouverte. Le parchemin officiel n'étant pas prêt, c'est à partir de simples feuilles dactylographiées qu'il lut le texte de l'indépendance d'Israël, avant de le signer.
La déclaration se terminait par la phrase historique :
« En conséquence, nous, membres du conseil représentant le peuple juif de Palestine et le mouvement sioniste mondial, nous sommes réunis aujourd'hui en assemblée solennelle : et en vertu du droit naturel et historique du peuple juif, ainsi que de la résolution des Nations Unies, nous proclamons la fondation de l'État juif en Palestine qui portera le nom d'Israël. »
Après la signature des autres membres du Conseil provisoire, le rabbin Fishman-Maimon récita une prière et la salle entonna l'Hatikvah.
La cérémonie n'aura duré qu'exactement 32 minutes.
Dans son livre-testament, Aucun rêve n’est impossible (Baker Street, 2017), Shimon Peres évoque cette cérémonie avec une émotion mêlée de joie et de mélancolie.
« La station de radio publique d’Israël diffusa l’événement en direct. La déclaration d’indépendance se propagea à une vitesse phénoménale à travers le pays, puis autour du monde. Dans ses foyers modestes, au milieu d’une immense incertitude, le peuple d’Israël entendit les paroles de Ben Gourion. Il les écouta au nom des millions qui avaient péri aux mains des nazis et de tous ceux qui demeuraient en danger à travers le monde. Il les écouta au nom du passé — au nom des pionniers partis les premiers vers la mère patrie, qui puisèrent leur imagination dans la nécessité et s’en servirent pour se frayer une voie. Il les écouta aussi au nom de l’avenir, au nom des générations d’enfants et de petits-enfants juifs encore à naître et d'où notre combat multiséculaire tirait son but unique. »
Les coulisses de l'Histoire : petites histoires de la Déclaration d'Indépendance
La photo iconique et ses signataires
Sur la photo officielle, un seul détail trahit les lignes de fracture du mouvement sioniste : trois hommes ne portent pas de cravate - les représentants des kibboutzim, qui n'allaient pas jusqu'à troquer leurs principes contre un col empesé. Des 37 signataires, 25 étaient présents ce jour-là ; les 12 autres, dont 11 assiégés à Jérusalem, signèrent rétrospectivement.
Le groupe était presque exclusivement ashkénaze (35 sur 37, majoritairement russes et polonais), comptait 35 hommes et deux femmes, et un seul membre né en Terre d'Israël. Le plus âgé avait 82 ans, le plus jeune moins de 30. Trois d'entre eux devinrent Premiers ministres, un président, quatorze ministres - soit, pour un quorum réuni à la hâte dans une salle de musée, un rendement politique assez remarquable.
Négocier le texte de l'indépendance d'Israël
La déclaration de l'indépendance d'Israël fut précédée de plusieurs projets et de négociations serrées pour aboutir à 664 mots - soit environ deux fois moins que la Déclaration d'indépendance américaine.
Des désaccords majeurs surgirent au sein du comité de rédaction concernant la mention du « Dieu d'Israël » et de la « Torah d'Israël ». Les partis religieux se heurtèrent à l'opposition des partis de gauche, qui y voyaient une coercition religieuse. Finalement, un compromis fut trouvé en utilisant les mots : « placer notre confiance dans le 'Rocher d'Israël' » (Tzour Israël), une expression acceptable par tous.
Au moment de la signature, le rabbin Yehuda Leib Fishman préfaça sa signature avec les initiales hébraïques signifiant « avec l'aide de Dieu, béni soit-Il ».
La version officielle et son parchemin
Par manque de temps, la Déclaration fut lue sur des feuilles dactylographiées, et les 37 signataires apposèrent leur nom sur une feuille de parchemin vierge.
La version officielle fut ultérieurement retravaillée par un artiste. Mise en page sous forme de rouleau, elle fut placée dans un coffret en argent. Le rouleau est composé de trois parties : les deux parties supérieures en papier parcheminé et la partie inférieure, contenant les signatures, en véritable parchemin. Les trois parties ont été traitées pour paraître identiques. Le rouleau est scellé à la cire et orné d'un pompon en coton. Il est aujourd'hui conservé dans des conditions spéciales aux Archives de l'État d'Israël.
Les femmes de la Déclaration
Deux femmes figurent parmi les 37 signataires : Golda Myerson - qui signera sous son nom de jeune fille avant de devenir Golda Meir, puis Premier ministre - et Rachel Cohen-Kagan, dirigeante de la WIZO.
Une troisième femme pesa sur le texte sans y apposer son nom. La veille de la cérémonie, alors que Ben Gourion répétait à voix haute le passage garantissant l'égalité « sans distinction de religion et de race », Paula Ben Gourion l'interrompit depuis la pièce voisine : « Et de sexe ». Le texte fut modifié séance tenante.
Haïm Weizmann, le grand absent
Haïm Weizmann, qui devint le premier président de l'État d'Israël, est pourtant absent de la Déclaration d'Indépendance. La raison officielle invoquée est qu'il n'était pas présent en Israël à ce moment-là. Cependant, cette explication est insuffisante, car d'autres signataires absents purent ajouter leur nom par la suite. Toutes les tentatives d'intégrer la signature de Weizmann échouèrent. Le mystère reste entier.
La prière du rabbin Maïmon
Après que Ben Gourion eut terminé sa lecture, le rabbin Maïmon se leva d'un bond et, dans un acte spontané de jubilation, prononça une ancienne prière : « Loué sois-Tu, Seigneur, notre Dieu, Roi de l'Univers, pour nous avoir accordé la vie, pour nous avoir soutenus et pour nous avoir aidés à atteindre ce jour. »
Emportés par l'excitation, même les communistes les plus puristes et les membres de gauche du Mapam répondirent à l'unisson : « Amen !».
Sources
- Archives de l'État d'Israël - La Déclaration d'Indépendance (fonds numérisé, documents originaux) - https://catalog.archives.gov.il/en/chapter/the-declaration-of-independence/
- Jewish Virtual Library - Signataires de la Déclaration d'Indépendance d'Israël - https://www.jewishvirtuallibrary.org/signatories-to-the-israeli-declaration-of-independence
- The Jerusalem Post - Origine et rédaction de la Déclaration (art. 754298) - https://www.jpost.com/israel-news/politics-and-diplomacy/article-754298
- The Jerusalem Post - Les désaccords au sein du comité de rédaction (art. 753593) - https://www.jpost.com/israel-news/politics-and-diplomacy/article-753593
- Gouvernement israélien - Texte officiel de la Déclaration d'Indépendance - https://www.gov.il/en/pages/declaration-of-establishment-state-of-israel
- National Archives (États-Unis) - Reconnaissance américaine de l'État d'Israël, 14 mai 1948 - https://www.archives.gov/education/lessons/us-israel
- Jewish Review of Books - « Israel's Declaration of Independence: A Biography » (analyse académique du processus de rédaction) - https://jewishreviewofbooks.com/uncategorized/13858/israels-declaration-of-independence-a-biography/
- Israel Education (CIE) - Contexte historique et comparaison avec la Déclaration américaine - https://israeled.org/resources/documents/israel-declaration-independence/
- Princeton University Library - Fonds Loewenstein : documents d'archive du Moetzet HaAm (invitations originales, protocoles) - https://libguides.princeton.edu/c.php?g=1386025&p=10250126


