Jaffa a 3 500 ans. Ça ne se voit pas.

Jaffa a plus de 3 500 ans d'histoire documentée. Et pourtant, la « vieille ville » qu'on photographie est en grande partie plus jeune que votre grand-mère. Ce paradoxe a une explication simple : Jaffa a été rasée, reconstruite, rasée encore. L'ancienneté n'est pas devant vos yeux — elle est sous vos pieds, dans des fouilles archéologiques qu'on visite entre deux galeries d'art. Ce texte raconte ce que chaque occupant a choisi d'y laisser, et ce qu'il a préféré effacer.

Jaffa in 1841, as mapped by the British Royal Engineers
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Aux origines du nom

Commençons par ce qu'on ne sait pas avec certitude. L'étymologie de Jaffa est disputée depuis l'Antiquité, et les deux explications les plus répandues disent autant sur ceux qui les ont forgées que sur la ville elle-même.

La tradition biblique rattache le nom à Japhet — Yafet en hébreu — l'un des trois fils de Noé, qui aurait rebâti la ville après le Déluge. L'explication est ancienne et répandue dans la littérature rabbinique, mais elle relève de l'étymologie populaire : elle suit la logique habituelle de la Bible hébraïque, qui aime lier les noms de lieux à des ancêtres fondateurs. Elle ne peut pas être vérifiée archéologiquement, et les linguistes ne la retiennent pas.

La mythologie grecque donne à la ville un autre nom — Ioppé — et lui attache le mythe d'Andromède. La fille du roi d'Éthiopie est enchaînée à un rocher au large du port pour être livrée à un monstre marin, châtiment destiné à apaiser la colère de Poséidon après la vanité de sa mère Cassiopée. Persée passe par là, tue le monstre, épouse la princesse. Strabon et Pline l'Ancien citent tous deux Jaffa comme le cadre de cet épisode. Le rocher en question est encore montré aux visiteurs aujourd'hui à l'entrée du vieux port. Le mythe dit que la ville était connue et identifiable dans tout le monde méditerranéen antique — c'est ce qu'il atteste, et c'est déjà beaucoup.

Ce qui est clairement établi, en revanche, c'est l'ancienneté du port. Jaffa est l'un des plus anciens ports maritimes de la Méditerranée orientale. Elle apparaît dans les sources égyptiennes dès le XVe siècle avant notre ère sous le nom de Yapu, et les textes bibliques y reviennent à plusieurs reprises : selon le premier livre des Rois et le second livre des Chroniques, le bois de cèdre du Liban destiné à la construction du Premier Temple de Jérusalem aurait transité par ce port. C'est également du port de Jaffa que le prophète Jonas embarqua pour fuir l'appel divin, avant d'être englouti par le grand poisson — Jonas 1:3. La fontaine que vous verrez en marchant dans la vieille ville commémore cet épisode.

L'étymologie la plus sobre retient simplement que « Yafo » signifie « belle » en hébreu. C'est peut-être la moins romanesque des explications. C'est probablement la plus honnête.

La période égyptienne

La couche la plus profonde qu'on peut encore voir se visite dans le jardin de la porte de Ramsès II, à l'intérieur du parc Abrasha. Ce que vous y voyez est une reconstitution moderne - les fragments originaux sont au musée de Jaffa - mais le site atteste d'une présence égyptienne à Jaffa qui remonte au moins au XVe siècle avant notre ère.

La première trace documentée est un papyrus conservé au British Museum sous la cote EA 10060 — le Papyrus Harris 500 — qui raconte comment un général de Thoutmôsis III fit entrer ses soldats dans la ville fortifiée dissimulés dans des jarres. La stratégie rappelle le cheval de Troie, et l'histoire est probablement largement légendaire. Mais le papyrus lui-même est réel, daté de l'époque ramesside, et il atteste que Jaffa était déjà sous contrôle égyptien au XVe siècle avant notre ère.

Deux siècles plus tard, sous Ramsès II, la présence égyptienne se concrétise en pierre. Les fouilles dirigées par Aaron Burke pour le Jaffa Cultural Heritage Project (UCLA, université de Mayence, Israel Antiquities Authority) ont mis au jour les vestiges d'une porte de fortification datant de son règne — le seul fort égyptien fouillé sur l'ensemble du territoire de Canaan. Sur les fragments retrouvés, une inscription se lit encore : Horus, taureau puissant, aimé de Maât... Ramsès. Les datations au carbone 14 sur des graines carbonisées situent l'incendie final de cette porte vers 1125 avant notre ère : la fin probable de la domination égyptienne sur le port.

Jaffa servait alors de base militaire et administrative pour les pharaons. Les garnisons égyptiennes y percevaient les tributs des cités-États cananéennes et surveillaient les routes commerciales maritimes. La ville s'appelait Yapu.

Les Romains et les premiers chrétiens

Après des siècles de présence philistine, phénicienne et grecque dont les traces archéologiques sont éparses, la ville entre dans l'histoire romaine en 63 avant notre ère, quand Pompée intègre la Judée dans l'orbite de Rome. Jaffa, connue alors sous le nom d'Ioppé, devient un port stratégique de l'Empire.

La période romaine a laissé deux épisodes qui structurent encore aujourd'hui la mémoire du lieu.

Le premier est militaire : lors de la Grande Révolte juive (66-70 de notre ère), Jaffa est devenue un bastion pour les rebelles qui attaquaient les navires romains en Méditerranée. Pour y mettre fin, le général romain Vespasien assiégea et détruisit la ville, massacrant une grande partie de sa population. La ville fût ensuite reconstruite et prospéra à nouveau. Bien que Jaffa n’ait pas de grands monuments romains encore debout, les fouilles ont permis de documenter l’occupation de la ville et son évolution, notamment sa destruction et sa reconstruction après la Grande Révolte juive. Le centre d’accueil des visiteurs qui se trouve sous la place Kedumim permet de voir des fondations d’habitations et des traces d’urbanismes datant de l’époque romaine. Lors de fouilles de certains sites, comme l’ancien hôpital français, les archéologues ont également retrouvé une grande quantité d’objets datant de la période romaine, incluant des poteries, des récipients en pierre, des amphores et des jarres de stockage. Ces découvertes donnent des indications précieuses sur la vie quotidienne, le commerce et les habitudes de la population à cette époque.

Le second épisode est religieux, et son poids dans l'histoire universelle est sans commune mesure avec la taille du port. C'est ici, dans la maison de Simon le Tanneur — que la tradition chrétienne situe au 8 de la rue Shimon Hatzadik, à quelques centaines de mètres du vieux port — que l'apôtre Pierre aurait eu la vision l'autorisant à évangéliser au-delà du monde juif. Le passage des Actes des Apôtres qui le rapporte (chapitre 10) est l'un des textes fondateurs du christianisme universel.

La conquête musulmane

La domination romaine prend fin avec l'essor de l'Empire byzantin, qui a gouverné la ville jusqu'à la conquête musulmane. En 636, Jaffa est prise par les armées du Califat de Rashidun, marquant le début d'une longue période de domination musulmane. Au cours des siècles suivants, la ville passe sous le contrôle successif des califats Omeyyade, Abbasside et Fatimide, reflétant les conflits incessants pour le contrôle de la région.

La période des Croisades

Pendant les Croisades, les armées chrétiennes partent à la conquête de la Terre Sainte pour contester la domination musulmane, plongeant la région dans une période de chaos et de conflits qui s'étend sur deux siècles.

Les Croisés prennent la ville en 1099 et en font une tête de pont pour leurs expéditions vers Jérusalem. Saladin la reprend en 1187, après la bataille de Hattin. Richard Cœur de Lion la reconquiert en 1191 après la bataille d'Arsuf — l'un des rares succès militaires de la troisième croisade, qui ne lui permettra pourtant pas de reprendre Jérusalem. Les vestiges des Croisés à Jaffa sont moins visibles que dans d'autres villes de la région comme Saint-Jean-d'Acre, car la ville a été détruite à plusieurs reprises. Cependant, des fouilles ont notamment mis au jour les vestiges des fortifications croisées, notamment au niveau de l'actuel Hôpital Français. Ces restes de murs et de douves témoignent de l'effort de fortification de la ville par Saint-Louis (le roi de France Louis IX) pour la rendre plus résistante aux attaques.

La destruction de Jaffa par les Mamelouks

Ce sont les Mamelouks qui mettent un terme à la présence des Croisés en Terre Sainte. Après des combats intenses, ils chassent les chrétiens de la région au XIIIème siècle et intègrent la ville dans leur califat. Et pour empêcher toute tentative de reconquête, les Mamelouks rasent la ville. Pendant la majeure partie de leur règne, Jaffa est restée un port en ruine, à l’abandon.

L’histoire de la ville de Jaffa est donc fort similaire à celle de Saint-Jean d’Acre ou Akko, capitale du Royaume de Jérusalem des Croisés.

L'influence ottomane

Les Ottomans s'emparent de la région en 1515 et commencent la lente reconstruction de Jaffa. La ville redevient progressivement un port actif. C'est dans cet état qu'elle reçoit, en mars 1799, l'armée française de Napoléon Bonaparte en route vers Saint-Jean-d'Acre.

Deux épisodes se déroulent alors à Jaffa que Napoléon passera le reste de sa vie à tenter d'effacer de la mémoire collective. D'abord, après la prise de la ville, environ 3 000 soldats ottomans faits prisonniers — les estimations des sources varient de 2 400 à 4 100 - sont exécutés à la baïonnette sur ordre de Napoléon, pour économiser les munitions. Malgré la promesse de leur épargner la vie, faite par ses propres officiers lors de la reddition. Ensuite, battu lors du siège de Saint-Jean-d'Acre, il bat en retraite et repasse par Jaffa en laissant derrière lui les soldats de son armée gravement malades, notamment ceux atteints de la peste.

Pour réécrire ces deux épisodes à son avantage, Napoléon commanda au peintre Antoine-Jean Gros le tableau Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa (1804), aujourd'hui au Louvre, où il se représente touchant de sa main les malades comme un guérisseur bienveillant. La propagande impériale en image, dans ce qu'elle a de plus élaboré. Pour l'histoire complète de cette campagne et de ce tableau.

L’arrivée des Juifs européens et le développement économique du XIXe siècle

Le XIXe siècle est la grande période de prospérité de Jaffa ottomane. La ville devient le principal port de la région et la porte d'entrée pour les pèlerins se rendant à Jérusalem, ainsi que pour les vagues d'immigration juive d'Europe de l'Est qui arrivent à partir des années 1880.

L'orange de Jaffa — la variété Shamouti, à peau épaisse et facile à exporter — commence à être cultivée et expédiée vers les marchés européens, faisant la réputation mondiale du port. En 1892, la première ligne de chemin de fer de la région inaugure la liaison Jaffa-Jérusalem, consolidant le rôle de la ville comme nœud commercial.

Cette prospérité attire une main-d'œuvre de toute la région : paysans égyptiens, commerçants syriens, ouvriers de la côte. La composition de la population de Jaffa à la fin du XIXe siècle est l'un des arguments mobilisés, encore aujourd'hui, dans les débats sur les origines de la population palestinienne. La question de l'orange, de son économie et de ce qu'elle dit de la période mandataire est traitée à part.

La naissance de Tel Aviv et le déclin de Jaffa

En 1909, un groupe de familles juives tire au sort des parcelles de sable au nord de Jaffa pour fonder un nouveau quartier. Ce quartier s'appelle Ahuzat Bayit. Il deviendra Tel-Aviv. La croissance de la nouvelle ville est rapide : en moins de quarante ans, elle dépasse Jaffa en population et en importance commerciale. Un nouveau port est construit au nord, de nouveaux marchés, une centrale électrique, une gare routière.

Tel-Aviv relègue Jaffa au second plan.

La guerre de 1948 fait le reste. La ville, majoritairement arabe, est prise par les forces de la Haganah et de l'Irgoun après une bataille qui dure plusieurs semaines. Selon l'historien Benny Morris, Jaffa comptait 80 000 habitants avant la guerre, et n'en avait plus que 4 000 à 5 000 le 13 mai 1948 — soit environ 75 000 personnes qui ont fui ou ont été expulsées. En 1950, Jaffa est officiellement fusionnée avec Tel-Aviv pour donner la municipalité de Tel-Aviv-Yafo.

Et aujourd’hui?

Pendant les premières décennies de l'État d'Israël, Jaffa est le parent pauvre de la métropole : un petit port de pêche, des bâtiments à l'abandon, une population pauvre. En 1960, la municipalité de Tel-Aviv-Jaffa fonde la Société pour le Développement de la Vieille Ville de Jaffa, chargée de sauver ce qui reste de la ville ancienne. Les ateliers remplacent les entrepôts, les galeries s'installent dans les maisons désertées, le quartier des artistes prend forme dans les années 1960 et 1970.

Puis, à partir des années 2000, la municipalité investit massivement dans la mise en valeur touristique du site. Le résultat est ce que vous voyez en arrivant : une vieille ville largement reconstruite ou consolidée, habitée par des galeries, des restaurants et des hôtels de luxe. Autrefois négligée, Jaffa est devenue un lieu à la mode. La municipalité met en scène un riche passé et une coexistence soi-disant harmonieuse entre Juifs et Arabes.

Une image de carte postale qui semble plaire aux touristes débarquant chaque jour par milliers dans la ville.


Si vous préférez parcourir la ville plutôt que la lire, l'itinéraire est ici.

Jaffa à pied : le parcours d'une ville reconstruite sur ses ruines


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