L'affaire Lillehammer - le nom que personne n'a retenu
Quinze agents du Mossad, des semaines de repérage, treize balles. Et au bout : un serveur marocain qui rentrait du cinéma avec sa femme enceinte.
Ce soir-là, à Lillehammer, le Mossad a réussi son opération et manqué sa cible. Les deux à la fois. L'homme abattu n'était pas Ali Hassan Salameh, organisateur présumé de Munich, mais Ahmed Bouchikhi, serveur marocain sans le moindre lien avec Septembre Noir.
Pour comprendre comment quinze professionnels en arrivent là, il faut remonter onze mois plus tôt. À Munich, Septembre Noir a enlevé et tué onze membres de la délégation olympique israélienne. Golda Meir approuve une riposte : « Colère de Dieu », une campagne d'éliminations ciblées confiée au Mossad. Les cibles tombent une à une - Rome, Paris, Chypre. Puis un informateur place Salameh, chef des opérations du groupe, dans une petite ville norvégienne : Lillehammer.
L’opération qui dérape
Les agents louent une planque ainsi que plusieurs voitures afin de préparer leur intervention. Selon certaines sources, la photographie utilisée par le Mossad pour identifier la cible aurait été prise par l’agent Baruch Mizrahi.
Le soir du 21 juillet, deux membres de l’équipe l’abattent à bout portant, au calibre .22, devant son épouse. Aussitôt après, le groupe disparaît dans la nuit. Du point de vue du Mossad, l’opération semble d’abord réussie. Cette impression ne durera toutefois que jusqu’au lendemain matin.
Quinze agents, des semaines de repérage, un homme mort. Et le lendemain matin, tout s'effondre. Avram Sarfati écrit chaque vendredi sur ce que les services secrets préfèrent ne pas raconter.
Au matin, l'erreur est dans les journaux. Et l'équipe qui s'était évanouie sans trace commence à se défaire. Deux agents sont arrêtés en rendant leurs voitures de location, signées sous leur vraie identité. Interrogé, l'un d'eux, Dan Aerbel, livre l'adresse de la planque, où la police cueille quatre agents de plus - dont Sylvia Rafael, l'une des plus aguerries du service.
Six arrestations, cinq condamnations. Mais les peines, lourdes sur le papier, fondent vite : à la faveur de tractations diplomatiques, tous les agents sont libérés après avoir purgé un tiers de leur peine. Rafael, condamnée à cinq ans et demi, est expulsée en 1975 - et finit par épouser son avocat norvégien.
Israël n'a jamais reconnu sa responsabilité dans la mort de Bouchikhi. Il faudra attendre 1996, et une longue bataille judiciaire de sa famille, pour qu'un dédommagement soit versé - sans aveu. Le nom de Bouchikhi, lui, n'a guère survécu : les livres et les films sur la Colère de Dieu s'attachent aux agents et à leurs cibles, rarement à l'homme qu'ils ont tué par méprise.
Sauf que ce serveur anonyme avait un frère cadet. Jalloul Bouchikhi, dit Chico, cofonde les Gipsy Kings, vend des millions de disques, puis devient envoyé spécial de l'UNESCO pour la paix. En 1994, lors d'un concert lié aux accords d'Oslo, il serre la main de Shimon Peres. Plus tard, il joue en Israël. L'homme dont le Mossad a tué le frère par erreur est monté sur une scène israélienne de son plein gré, au nom de la paix.
La morale de l'histoire
Le vrai Salameh sera finalement assassiné au moyen d’une voiture piégée, à Beyrouth en 1979 par le Mossad. Et le dernier terroriste impliqué dans la mort des athlètes israéliens sera, lui, liquidé en 1990, plus de 18 ans après l’attaque. Pour le Mossad, la vengeance est un plat qui se mange froid.
Mais l’homme qui avait pensé Munich est mort dans son lit. Abou Daoud, qui revendiquait le plan de la prise d’otages, a survécu en 1981 à une fusillade dans un café de Varsovie - une tentative qu’il attribuait au Mossad, et qu’Israël a démentie. Quinze ans plus tard, Israël le laissait gagner Gaza pour une réunion de l’OLP. Il s’est éteint à Damas en 2010, à soixante-treize ans, d’une insuffisance rénale. L’agence qui n’oublie jamais a laissé filer le seul qui comptait vraiment.
Le 21 juillet 1973, le Mossad tue Ahmed Bouchiki, serveur marocain, en croyant tuer le chef de Septembre noir. Salameh sera abattu six ans plus tard à Beyrouth. Avram Sarfati écrit chaque vendredi sur ce que coûte d'avoir raison trop tard.
Sources
- Haaretz - « The Forgotten Victim of One of Mossad’s Greatest Fiascos » (2021)
- Jewish Currents - « July 21: The Lillehammer Affair » (2021)
- The Jerusalem Post - « Meet Sylvia Raphael: Photojournalist and Mossad agent » (2023)
- France 24 - « ‘Wrath of God’: Israel’s response to 1972 Munich massacre » (2022)
- The National - « Mohammed Daoud Oudeh, mastermind of Munich kidnappings »
- BBC News - « Obituary: Mohammed Oudeh » (2010)
- NBC News / Associated Press - « Planner of 1972 Munich Olympics attack dies » (2010)


