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Florentine : la mémoire ouvrière de Tel-Aviv

Un quartier qui respire par deux poumons radicalement différents - et qui découvre aujourd'hui que les deux se gentrifient chacun à sa façon.

On traverse une rue, et tout change. D'un côté, Neve Tzedek : réhabilitation réussie, immobilier hors de prix, décor de carte postale. De l'autre, Florentine : un quartier longtemps resté en marge, où de nombreux immeubles n'ont jamais été rénovés. De cette négligence est née une texture urbaine singulière, que le reste de Tel-Aviv a peu à peu effacée. Florentine offre ainsi un aperçu rare du Tel-Aviv des années 1950 et 1960.

Florentine n'est pas né dans Tel-Aviv : jusqu'en 1934, Tel-Aviv n'avait pas encore de statut de municipalité indépendante, et Florentine, bâti à ses marges, relevait de Jaffa. C'est d'ailleurs la municipalité de Jaffa qui, en 1933, autorise ateliers et petite industrie au pied des immeubles - une décision de bon sens pour un quartier d'ouvriers qui travaillaient là où ils habitaient. En superposant l’atelier et l’habitation dans un même immeuble, cette architecture façonnera la colonne vertébrale de Florentine : un quartier ouvrier étiré entre les rues commerçantes de Levinsky et les volumes industriels de Kiryat Hamelacha.

L'argent venu d'un monde bientôt disparu

Le quartier doit son nom à Solomon Florentin, entrepreneur d'origine grecque qui a dirigé la Salonique Palestine Investment Company - la société qui achète le terrain en 1924 et fonde le quartier en 1927. Ce projet illustre la façon dont les diasporas juives ont joué un rôle actif dans le développement du foyer national : en mutualisant leurs ressources depuis l'étranger, elles ont financé des projets d'infrastructure et de construction qui ont façonné le paysage urbain de Tel-Aviv bien avant l'indépendance. Les fonds venaient de Salonique - la plus grande communauté sépharade du monde, surnommée la Jérusalem des Balkans. On y bâtit modeste, on y vend bon marché à des gens sans le sou. Ce que ces fondateurs ne pouvaient pas savoir, c'est que la communauté d'où venait cet argent serait, une quinzaine d'années plus tard, presque entièrement anéantie : entre mars et août 1943, plus de 40 000 des siens furent déportés à Auschwitz - sur une communauté, la mienne, qui en comptait quelque 50 000 avant-guerre - et la quasi-totalité y fut assassinée.

Florentine est le fossile habité d'un monde qui n'existe plus, et personne, dans les bars du soir, ne le sait.

Premier épicentre : le quartier du marché Levinsky

La partie nord de Florentine s'articule autour du marché Levinsky. C'est ici que les loyers restent les plus abordables : les vingtenaires s'y installent, les trentenaires avec enfants remontent vers le nord. Autour du marché, le commerce et l'artisanat s'organisent par rues de métier, chaque artère s'étant spécialisée au fil du temps plutôt que selon un plan établi. L'économie de détail y côtoie, gentrification oblige, les bars et les galeries qui s'intercalent entre les ateliers. La rue Vital s'anime le soir, premier signe visible que le quartier négocie pied à pied son identité entre son passé ouvrier et son présent branché.

C'est dans cette même zone nord qu'est installé le musée Lehi, sanctuaire du mouvement clandestin le plus radical de la période mandataire. Stern, son fondateur, avait tout refusé : la prudence de la Haganah, la trêve que l'Irgoun accordait aux Britanniques, l'idée même qu'un État puisse s'obtenir en patientant. Il finira abattu par la police britannique en 1942, dans l'appartement qui abrite aujourd'hui le musée. L’histoire de ce groupe paramilitaire est important car elle permet de comprendre que le mouvement sioniste est protéiforme et que cela a irrigué la société israélienne jusqu’à ce jour. Ainsi, le successeur d'Avraham Stern, finalement abattu par l'armée britannique, est un certain Itzhak Shamir qui devient Premier Ministre d'Israël entre 1986 et 1992.


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Dix stations, deux zones : la boulangerie grecque qui pétrit encore ses massepains à la main, le musée Lehi où Stern fut abattu, les galeries dans les hangars de Kiryat Hamelacha. Les épices du nord et le béton du sud, à parcourir plutôt qu'à imaginer.

Deuxième épicentre : Kiryat Hamelacha

La partie sud de Florentine jouxte le quartier de Shapira. Pour y arriver depuis Levinsky, il faut traverser un tissu urbain que les travaux ont oublié - c'est le véritable corps du quartier, celui que la gentrification n'a pas encore atteint. Puis, au bout de ce chemin, une éclaircie : Kiryat Hamelacha, construite en 1959 pour les usines et les ateliers de la ville. Cette zone industrielle avait, avant sa transformation, une réputation sérieuse : prostitution, drogue, violence. Aujourd'hui, elle est devenue en quelques années le Soho du sud de Tel-Aviv.

La transformation tient en trois registres qui cohabitent sans s'être concertés. L'art d'abord : des galeries d'envergure internationale ont investi les anciens hangars, avec leurs volumes de hauteur cathédrale et leurs verrières d'usine. La musique ensuite : une salle de concert dédiée au classique voisine avec quelques-uns des clubs les plus durs de la ville - une cohabitation que personne n'a planifiée et que tout le monde trouve normale. La gastronomie enfin : la scène culinaire du quartier s'est façonnée à sa nouvelle image bourgeoise-bohème.

Le quartier qui refuse ceux qui l'admirent

Ce qui avait sauvé Florentine - n'avoir jamais valu la peine qu'on le rénove - est devenu son meilleur argument de vente. Le délabrement s'est mué en cachet ; le cachet, en plus-value. En quelques années, le quartier est devenu une destination tendance : la presse, les guides et la télévision s'en sont emparés, et la municipalité commande désormais des fresques sur les murs qu'elle n'avait pas demandés, organisant des visites guidées du même street art qui se faisait autrefois sans permission.

Certains y voient une forme de mise en valeur ; Haaretz, au contraire, a dénoncé l'effet de ces cars de touristes américains qui altèrent l'esprit ouvrier du quartier.

Florentine en est là : il refuse jusqu'à ceux qui viennent admirer son refus, suspendu entre ses épices du nord et son béton du sud.

Le Cercle - Chaque vendredi, Avram Sarfati écrit depuis Tel-Aviv

Florentine est un cas d'école - et il n'est pas le seul. Le Cercle revient régulièrement sur les quartiers de Tel-Aviv qui résistent, cèdent ou négocient avec la ville qui les transforme. Ce qui se passe à Florentine se passe aussi à Shapira, à Neve Sha'anan, à Jaffa.

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