Arlosoroff - négocier avec les nazis, mourir sur une plage

Haïm Arlosoroff a voulu traiter avec le diable pour sauver les siens. Les siens, peut-être, l'ont tué pour cela. En juin 1933, deux jours après son retour des négociations avec l'Allemagne nazie, le leader sioniste tombe sous les balles sur une plage de Tel-Aviv. Près d'un siècle plus tard, le meurtre n'est toujours pas résolu.

Sur la plage de Tel-Aviv, entre les emplacements actuels du Carlton et du Hilton, un mémorial discret marque l’endroit où un homme de trente-quatre ans a été abattu le soir du 16 juin 1933. C'est homme s'appelait Haïm Arlosoroff. Il rentrait d’Allemagne, où il avait passé des semaines à négocier avec le régime nazi le moyen de faire sortir le plus de Juifs possible. Deux jours plus tard, ce sont des Juifs qui l’ont, selon toute vraisemblance, abattu.

sculpture en hommage à haim arlozoroff

Haïm Arlosoroff dirigeait le département politique de l’Agence juive - l’équivalent d’un ministre des Affaires étrangères pour un État qui n’existait pas encore. Modéré, partisan du compromis avec les Britanniques comme avec les Arabes, il s’était fait des ennemis méthodiquement : à droite chez les révisionnistes de Jabotinsky, dont il condamnait la ligne dure, et jusque dans son propre camp, où Ben Gourion ne le tenait pas en haute estime.

L'idée qui coûte la vie à Arlozoroff

Au printemps 1933, quelques mois après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, Arlosoroff porte une idée que beaucoup jugent indéfendable : traiter avec les nazis pour sauver les Juifs allemands. Le principe de ce qui deviendra l’accord Haavara - « transfert », en hébreu - est d’une logique froide. Les Juifs allemands candidats à l’émigration déposent leurs avoirs sur un compte bloqué en Allemagne ; cet argent sert à acheter des marchandises allemandes exportées vers la Palestine ; les émigrants en récupèrent la valeur à l’arrivée. Le régime nazi se débarrasse de ses Juifs tout en perçant le boycott international. Les sionistes, eux, sauvent des gens et transfèrent de l'argent en Palestine, nerf de la guerre.

C’est précisément ce qui rend l’accord scandaleux aux yeux de ses adversaires : il torpille le boycott mondial de l’Allemagne nazie. Jabotinsky et les révisionnistes y voient une trahison pure et simple. L'affaire Haavara illuste les tensions au sein du mouvement sioniste. Elles atteindront leur paroxysme quelques années plus tard sur une plage de Tel-Aviv, lors de l'affaire de l'Altalena.

Il faut être exact sur un point que la légende a tendance à écraser : Arlosoroff initie et porte politiquement ces négociations au printemps 1933, mais il n’en voit pas l’aboutissement. L’accord Haavara n’est signé que le 25 août 1933 - plus de deux mois après sa mort - par d’autres acteurs, dont la banque Anglo-Palestine qui deviendra plus tard la banque Leumi et la Fédération sioniste d’Allemagne. Sur l’ensemble de son fonctionnement, jusqu’en 1939, le dispositif aura permis l’émigration d’environ 60 000 Juifs allemands. L'accord qu'Arlosoroff a initié a laissé une trace inattendue dans l'architecture de Tel-Aviv : les carreaux Made in Germany qu'on retrouve encore en rénovant les immeubles des années 30

L'assassinat d'Arlosoroff, une enquête jamais close

Le 16 juin 1933, deux jours après son retour d’Allemagne, Arlosoroff se promène sur la plage avec sa femme Sima quand on l’abat. Les premiers soupçons se portent sur les révisionnistes, qui venaient de l’accuser de trahison. Trois hommes de cette mouvance sont arrêtés ; un seul est condamné, avant d’être acquitté en appel faute de preuves. Les révisionnistes ont toujours nié, avançant une autre version : deux Arabes qui auraient voulu agresser Sima.

En 1982, un demi-siècle plus tard, Menahem Begin - chef du gouvernement, et lui-même issu du camp révisionniste - ordonne une commission d’enquête. Elle blanchit définitivement les trois suspects. Un homme du sérail innocentant son propre camp : on a vu instruction plus neutre.

Reste la théorie romanesque, celle qu’on ressort toujours : les tueurs auraient été envoyés par Joseph Goebbels, dont l’épouse Magda aurait été la maîtresse d’Arlosoroff du temps de sa jeunesse berlinoise. La rumeur a la vie dure et aucune preuve. Elle dit surtout notre malaise devant une affaire qui refuse d’être close. Près d’un siècle plus tard, le dossier reste ouvert.

Arlosoroff a négocié avec les nazis pour sauver des Juifs allemands. Les siens, peut-être, l'ont tué pour cela. Avram Sarfati écrit chaque vendredi sur ces moments où l'histoire d'Israël se complique - et sur ce qu'elle en garde.
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Des funérailles nationales dans un Etat qui n'existait pas

Le choc fut national. Les sources divergent sur les chiffres - de plusieurs dizaines de milliers à une foule de cent mille personnes -, mais toutes décrivent un cortège immense pour un pays qui comptait alors une population juive réduite.

Arlosoroff est enterré au cimetière de Trumpeldor, le panthéon de Tel-Aviv. Aujourd’hui, des rues portent son nom dans presque toutes les villes d’Israël. La plupart de ceux qui les empruntent ignorent qu’elles commémorent l’homme qui voulut traiter avec le diable pour sauver les siens, et que les siens, peut-être, ont tué pour cela.

Sources

 

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