Le syndrome Ron Arad

Un navigateur abattu au-dessus du Liban en 1986, jamais revenu. Quarante ans plus tard, son nom est devenu un mot du vocabulaire israélien - celui d'une promesse que l'État se faisait à lui-même, et qu'il a cessé de tenir.

Tout le monde connaît Ron Arad en Israël. Des chansons, des poèmes, des décennies de reportages. Il est le fils que chaque famille redoute d'avoir : le soldat capturé ou porté disparu, dont on ne sait jamais s'il faut le pleurer ou continuer à l'attendre.

1986 : la capture de Ron Arad

Le 16 octobre 1986, Ron Arad est navigateur sur un Phantom F-4 en mission au-dessus du sud du Liban. Une bombe larguée par leur appareil explose tout près de lui ; selon le commandant de l'armée de l'air, entendu quelques jours plus tard par la Knesset, l'avion s'est disloqué en plein ciel, à huit mille pieds. L'équipage parvient à s'éjecter au-dessus du territoire ennemi. Le pilote est récupéré quelques heures plus tard au cours d'une opération de sauvetage périlleuse. Ron Arad, lui, est capturé par la milice chiite Amal. Son chef, Nabih Berri, annonce qu'il le détient et propose un échange contre des prisonniers libanais et chiites détenus par Israël.

Les pourparlers sont confiés à Uri Lubrani, l'homme d'Israël sur le dossier libanais. Un accord se dessine - la libération de prisonniers palestiniens et libanais, trois millions de dollars, du matériel militaire. C'est là, comme on l'a dit, que tout se serait grippé du côté israélien. Le prix réclamé, beaucoup le trouveront raisonnable une fois qu'il sera trop tard. Selon plusieurs récits, c'est Yitzhak Rabin, alors ministre de la Défense, qui s'y serait opposé : l'année précédente, l'échange Jibril - mille cent cinquante prisonniers libérés contre trois soldats israéliens - avait laissé des traces, et il n'aurait pas voulu d'un nouveau marché de ce genre.

La fenêtre se referme, et avec elle la seule chance sérieuse de ramener Ron Arad vivant.

Le silence

Ron Arad fait passer trois lettres de sa main et deux photos - un homme barbu, vivant, en 1987 sont publiés. Puis plus rien. Israël perd sa trace en 1988. Entre-temps, son geôlier, Mustafa Dirani, chef de la sécurité d'Amal, a quitté l'organisation en emmenant son prisonnier ; il le transférera ensuite au Hezbollah. La piste se brouille là, entre les villages de la Bekaa où il fut détenu et l'Iran où Israël le croit transféré.

Ce qui a suivi tient de l'acharnement. Israël enlève Dirani lui-même, le geôlier, l'interroge pendant des années, le relâche sans avoir rien obtenu de décisif. Récompenses, opérations à répétition. Les commissions d'enquête se succèdent et se contredisent : Ron Arad serait mort à la fin des années 1980, ou dans les années 1990, assassiné par ses geôliers au sud-Liban ou « vendu » et mort en Iran. Aucune thèse n'est prouvée.

Le corps n'a jamais été retrouvé.

Yuval Arad avait dix mois en 1986. Elle en a quarante ans aujourd'hui. Son père n'est jamais rentré. Avram Sarfati écrit chaque vendredi sur ce qu'Israël n'a pas refermé.

Ron Arad, du navigateur au mythe national

C'est là que Ron Arad cesse d'être un homme pour devenir une idée. La société israélienne s'est construite sur un principe non écrit : l'État doit tout faire pour ramener ses soldats, vivants ou morts. Arad est le contre-exemple fondateur, la cause qui ne se referme pas.

Il rejoint en cela une lignée restreinte de noms propres devenus vocabulaire national - celle qu'ouvre, plus de soixante ans plus tôt, Joseph Trumpeldor, dont la mémoire elle aussi tient moins à l'homme réel qu'à ce qu'Israël a choisi d'en garder.

En 2021, le Premier ministre Naftali Bennett révèle devant la Knesset que le Mossad vient encore de mener deux opérations au Liban pour retrouver sa trace. En décembre 2025, un ancien officier de la Sûreté générale libanaise, Ahmad Shukr, lié au dossier, disparaît dans la Bekaa ; la presse arabe et israélienne y voit la main du Mossad - soupçon que ni Israël ni le Liban n'ont confirmé. Quarante ans après, on remue encore les cimetières du Sud-Liban pour un échantillon d'ADN.

Le Hamas avait parfaitement compris la puissance de ce nom. Pendant la guerre, il a menacé de transformer les otages de Gaza en « nouveaux Ron Arad » - disparus sans corps, sans tombe, sans fin. La menace touchait juste - un seul homme jamais rentré, et toute la nation qui retient son souffle.

image du hamas représentant les otages en Ron Arad

L'effondrement du mythe

La guerre à Gaza a cependant révélé une rupture profonde, totalement inattendue, dans la société israélienne. Le principe de ne laisser personne sur le champ de bataille semblait jusqu'ici faire consensus. Pourtant, certains députés issus du courant sioniste-religieux messianique avancent désormais que la poursuite de la guerre contre Amalek prime sur le retour des otages.

Pour la première fois, la société israélienne voit s'effondrer ce qu'on pourrait appeler le « mythe Ron Arad ». Lors des précédentes crises d'otages, le débat portait sur le prix à payer pour ramener des soldats capturés. Cette fois, c'est le principe même qui vacille - et avec lui, le pacte social : au nom d'une guerre à portée religieuse, l'idée de laisser ses enfants sur le champ de bataille devient audible pour certains.

Le paradoxe, c'est que l'épilogue de Gaza a donné raison au mythe au moment précis où la politique l'enterrait.

Pendant des mois, les Gvili, parents et sœur du dernier otage, avaient supplié le gouvernement de ne pas laisser leur fils devenir « un nouveau Ron Arad » - le nom même servait de conjuration, de pire scénario à éviter. Le 26 janvier 2026, l'armée a retrouvé dans un cimetière de Gaza le corps de Ran Gvili, policier tué le 7 octobre et dernier des deux cent cinquante-et-un enlevés ce jour-là à demeurer en territoire ennemi.

Pour la première fois depuis 2014, aucun Israélien n'était plus retenu à Gaza. La président d'Israël Herzog a retiré en direct l'épinglette jaune des otages. On les avait tous ramenés, vivants ou morts - exactement ce que le syndrome exigeait, et au prix exact qu'il avait toujours coûté : des soldats tombés pour aller chercher des dépouilles.

Ron Arad, lui, n'est jamais rentré. C'est peut-être la seule chose que le 7 octobre n'aura pas changée. Le mythe est mort ; l'homme manque toujours.

Sources

  • David Golinkin, Pidyon Shvuyim (The Redemption of Captives): How Far Should Israel Go in Order to Redeem Captives from Terrorist Organizations?, The Schechter Institute of Jewish Studies, 2003 — schechter.edu (fondement halakhique du « rachat des captifs »)
  • The Ron Arad saga: National trauma or national obsession?, The Jerusalem Post, 7 octobre 2021 — jpost.com
  • The captive who has eluded Israel: new details on the decades-old search for IAF navigator Ron Arad, Israel Hayom, 11 décembre 2023 — israelhayom.com
  • Lebanon says retired senior officer with ties to capture of Ron Arad has vanished, The Times of Israel, 23 décembre 2025 — timesofisrael.com
  • Israël – Retour du corps du dernier otage, Ministère de l'Europe et des Affaires étrangères (France), 27 janvier 2026 — diplomatie.gouv.fr
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